e-inclusion 2010 en France : quels moyens pour quelle politique ?

Quelques données de cadrage pour une politique alternative en matière d’accès mutualisé aux TIC

Suite aux propositions du CISI de juillet 2006 ("un ordi à 1 euro par jour pour les familles modestes") et à la conférence des ministres européens sur l’e-inclusion qui s’est tenue à Riga les 11-13 juin 2006, cet article tente d’amorcer la réflexion sur ce qui pourrait-être une autre politique et propose :

  • de soutenir les usages de la population plutôt que l’offre des constructeurs,
  • une méthode de calcul pour estimer le nombre d’ordinateurs connectés en accès public nécessaires par habitant,
  • de recourir à la "Solidarité numérique de proximité" (un concept innovant économique pour les fonds publics !),
  • une estimation par projection des besoins en Points d’Accès Publics à Internet en 2010,
  • une première estimation chiffrée du coût d’un tel programme pour les finances publiques sur 5 ans.

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La politique du gouvernement est focalisée sur l’accès à domicile

Parmi les mesures annoncées afin de « réduire la fracture numérique », lors du dernier CISI (Comité interministériel pour la Société de l’information) du 11 juillet 2006, une seule mesure a retenu l’attention de la Presse (il est vrai que le dossier fait 49 pages et que celle-ci figure en tête ... ). Sous l’intitulé « un PC et l’Internet pour les familles aux revenus modestes », le gouvernement se propose de lancer « une offre d’ordinateurs de qualité et bon marché, une connexion internet à bas prix négocié, un dispositif de formation/accompagnement à domicile et le tout pour le prix d’un euro par jour, sur 3 ans. » (extrait du dossier de presse

Comme le souligne Jean-Pierre Pinet d’ATD Quart-Monde, coordonnateur du projet Internet de rue « Un euro par jour pendant trois ans, cela fait 1095 euros (et l’on peut se demander ce que signifie un prêt bancaire lorsqu’on n’a pas assez d’argent pour ouvrir un compte...). Ce sera très probablement inaccessible pour les familles les plus pauvres, celles qui n’ont guère que quelques centaines d’euros par mois pour vivre. »

Lundi 17 juillet 2006, dans les colonnes de Libération (1), Benoit Sillard (Délégation aux usages d’Internet) défendait bien mal les solutions d’accès public à internet, qui relèvent pourtant des missions de la DUI, et présentait clairement leur action comme un échec : « Regardez les espaces publics numériques : il en existe près de 3000, où Internet est en accès libre, mais ils ne touchent que 3 à 5 % de la population. Les solutions collectives, nous les défendons aussi, mais elles ne sont pas les plus adaptées pour permettre un accès massif aux nouvelles technologies. » Puis, à propos de l’offre à 1 euro par jour destinée aux familles, il ajoutait : « Nos propositions vont faire bouger tout le monde, y compris ceux qui sont contre. Ça va les titiller et les pousser à faire des propositions alternatives. »

Puisque c’est si gentiment demandé, voici quelques propositions pour une alternative politique en matière d’e-inclusion et d’appropriation des outils numériques par le plus grand nombre.

Nous avons besoin d’une politique de soutien aux usages

L’analyse des motivations et freins des ménages non-connectés nous donne des raisons de douter de l’efficacité d’une politique qui se limiterait à soutenir les dépenses d’équipement des ménages : « (les) ménages qui ne disposent pas de connexion, (..) l’expliquent par l’absence de besoin (un sur deux), le manque de compétences (un sur six) ou enfin, le coût trop élevé (un sur sept). » [INSEE Première Mai 2006) (2) ]

Les baisses de prix ne sont susceptibles d’intéresser que 15 % des non-connectés, alors que la moitié d’entre eux cherchent encore désespéremment à quoi internet pourrait bien leur servir. Nous avons besoin d’une politique de soutien et d’accompagnement des usages (donc de la demande) et non pas d’une politique de soutien à l’offre des industriels et opérateurs, ce qui est complètement contradictoire avec le libéralisme économique dont se réclame le gouvernement actuel.

Peut importe le nombre de matériels vendus, le nombre d’abonnement souscrits, notre objectif n’est pas de soutenir la croissance économique du pays, mais de se prémunir contre les risques d’une exclusion sociale renforcée. Plus que de développer le nombre de connectés, il s’agit de valoriser les usages de sociabilité que permettent les outils de messagerie, car l’expérience nous montre que la communication entre personnes prend le pas sur l’accès à l’information. Valorisons aussi l’expression individuelle ou collective que permettent les outils de publication ou le partage de contenus libres de droits que permettent les outils de Peer-to-peer ou les sites web dit « 2.0 » (tags, favoris partagés, etc ...).

Les lieux d’accès publics existants ne peuvent accueillir que 2 % de la population française

La population qui fréquente les lieux d’accès publics serait trop faible si l’on en croit les chiffres cités par M. Sillard ? Voyons cela de plus près et posons le problème autrement. Puisqu’il existe 3.500 lieux d’accès publics à internet, quelle capacité d’accueil cela représente-t-il ? Sur les bases du cahier des charges du label Net Public proposé par la DUI et sur l’hypothèse d’une consultation hebdomadaire d’internet (3), on arrive à une capacité d’accueil théorique maximale de 300 personnes par lieu d’accueil , soit un peu plus d’1 million de personnes = 1,9 % de la population française de plus de 15 ans ou 3,3 % des personnes non connectées.

Si les enquêtes révèlent que (seulement) 5 % de la population fréquente les lieux d’accès publics à internet, ne serait-ce pas tout simplement parce que statistiquement il n’y en a pas assez par rapport à la population française ? Pour être en capacité d’accueillir ne serait-ce que la moitié des non-connectés dans un lieu d’accès collectif , comme nous y invitent les objectifs du programme européen « e-inclusion 2010 » (4), il faudrait atteindre 50.000 lieux d’accès publics !

En 2006, la France compte 1 ordinateur en accès collectif mutualisé pour 430 personnes quand il en faudrait 1 pour 60

Le débat politique s’alimente de chiffres qui tournent ronds et de slogans qui claquent. Essayons de chiffrer ce que représenterait le soutien d’une politique de soutien de l’accès public collectif mutualisé à internet.

Comme il s’agit de prospective sur les politiques à venir, nous raisonnerons à horizon 2010, qui est le cap fixé par la conférence des ministres européens sur la « e-inclusion » qui s’est tenue à Riga les 11-13 juin 2006 et dont la France a ratifié la déclaration finale.

« L’e-inclusion (participation de tous à la société de l’information) a pour objectifs de réduire de moitié le nombre de personnes n’utilisant pas l’internet dans les groupes menacés par l’exclusion, d’assurer à au moins 90 % du territoire européen un accès à l’internet haut débit et de rendre accessibles tous les sites web publics d’ici à 2010. » (4)

Pour plus de finesse, nous allons raisonner en essayant d’évaluer le nombre de postes en accès public nécessaires, plutôt que de se contenter d’un nombre de lieux dont la capacité d’accueil peut-être disparate.

Actuellement, la France compte 3.500 lieux d’accès publics de type Espaces Publics Numériques, cela fait 17.500 postes en accès public. A cela on peut ajouter d’après les enquêtes d’usages, sans doute autant des lieux privés (cybercafés, cyberboutiques, ...) soit un total de 35.000 postes en accès collectif mutualisé pour 30 millions de personnes non connectées [57 % de non connectés à domicile sur une population de 52 millions de personnes de plus de 15 ans - Sce : INSEE Première Mai 2006) (2) ].

Nous disposons en France d’1 ordinateur en accès collectif mutualisé pour 430 personnes, alors que pour que la moitié des non-connectés à domicile actuels puisse accéder une fois par semaine il en faudrait 1 pour 60 personnes (6).

En 2010, il y aura 35 % de la population française non-connectés à domicile

Essayons maintenant de nous projeter dans le futur, en 2010. Une partie des écarts se comblera de lui-même par la progression « mathématique » du nombre de connectés. Si la progression de l’équipement à domicile se poursuit sur les mêmes bases qu’au cours des 5 dernières années (4), on peut tabler en 2010 sur une proportion persistante de non-connectés de 35 %, soit environ 18 millions de personnes.

S’appuyer sur la « solidarité numérique de proximité » Les statistiques d’usages nous apprennent que 25 % des français se sont déjà connectés chez des amis, voisins, famille. En comptant sur cette « solidarité numérique de proximité », on gagne à faire l’hypothèse qu’une personne non-connectée sur 4 pourrait être « socialement connectée » à internet en partageant ordinateur et connection avec un proche. Cela nous donne 4,5 millions de personnes non-connectés se débrouillant avec leur réseau de solidarité de proximité.

Répartir l’effort entre les lieux à but non lucratif et les lieux à caractère commercial En répartissant l’effort à faire entre les lieux d’accès d’initiative publique ou à but non lucratif et les lieux privés à caractère commercial, on arrive à un besoin d’accueil pour 2010 de 2,25 millions de personnes soit 37.500 postes connectés pour les lieux publics d’accès à internet de type EPN, soit deux fois plus que le parc actuel.

Etaler l’effort dans le temps Les 20.000 postes supplémentaires pour passer des 17.500 actuels au 37.500 nécessaires en 2010 dans les lieux publics d’accès à internet de type EPN représentent un effort pour la collectivité de 4.000 nouveaux postes d’accès collectif mutualisé par an sur 5 ans.

Un accès mutualisé pour les « sans claviers » nécessite un accompagnement humain

L’accès mutualisé à destination de publics débutants ou peu familiers avec les TIC suppose un accompagnement humain ; la charte Net Public prévoit 1 personne pour 5 postes. On pourrait partir sur la base d’un financement Etat à un tiers, un financement Région à un tiers, à charge pour l’échelon local de financer le tiers restant. Dans le scénario chiffré qui suit, nous tablons sur la base d’1 poste financé à 100 % par de l’argent public pour 5 ordinateurs connectés. Il faut donc provisionner des financement publics pour :

  • Confirmer les 3.500 personnes nécessaires pour assurer le fonctionnement des 17.500 postes dans les 3.500 lieux d’accès publics déjà présents sur le territoire [88 M € par an].
  • Créer chaque année 400 postes de médiation pendant 5 ans [10 M € par an soit 150 M € sur 5 ans] . (7)

ANNEXES : e-inclusion 2010 - France - Données de cadrage d’une politique alternative




e-inclusion 2010 – France – Données de cadrage d’une politique alternative


Personnes (en millions)

Besoin de postes connectés


Non-connectés à domicile

18 M



Objectif = en accueillir la moitié

9 M

150.000


- dont socialement connectés

4,5 M

75.000


- dont EPN d’initiative publique

2,25 M

37.500


- dont cybercafés, cyberboutiques, ...

2,25 M

37.500





Estimation des dépenses d’investissement


2006

2007

2008

2009

2010

Nbre d’ordinateurs connectés dans lieux de type EPN

21.500

25.500

29.500

33.500

37.500

Postes supplémentaires à la charge de l’Etat

2 M€

2 M€

2 M€

2 M€

2 M€

Postes supplémentaires à la charge des collectivités territoriales, associations, ...

2 M€

2 M€

2 M€

2 M€

2 M€


coût d’un poste 1.000 €, hypothèse : prime à l’investissement lors de la création d’un poste connecté

supplémentaires (50 % du coût). Le renouvellement des postes (Durée de vie d’un ordinateur : 3 ans) est à la charge de la structure sur son fonctionnement.



Estimation des dépenses de fonctionnement


2006

2007

2008

2009

2010

Effectif de médiateurs TIC

3.900

4.300

4.700

5.100

5.500

Coût total de la médiation humaine

99 M€

108 M€

118 M€

129 M€

138 M€

- un tiers pris en charge par l’Etat

33 M€

36 M€

39 M€

43 M€

46 M€

- un tiers pris en charge par les Régions

33 M€

36 M€

39 M€

43 M€

46 M€

- un tiers pris en charge par l’échelon local

33 M€

36 M€

39 M€

43 M€

46 M€

Notes :
 (1) Damien DUBUC , Doutes sur le déclic numérique à 1 euro, Libération, Lundi 17 juillet 2006
 (2) Sce : Internet au quotidien : un Français sur quatre, INSEE Première - N° 1076 - MAI 2006
 (3) bases du calcul : 30 h d’ouverture par semaine, 5 postes proposés au public, 30 mn de consultation hebdomadaire par personne.
 (4) Sce : communiqué de presse de la conférence des ministres européens « e-inclusion- ICT for an inclusive society"- Riga 11-13 juin 2006
 (5) Entre 2000 et 2005, le taux d’équipement de l’internet à domicile à augmenté en moyenne de 5,4 points par an pour atteindre , soit une progression de + 27 sur la période de 5 ans - [Sce : CREDOC enquêtes sur les « Conditions de vie et les Aspirations des Français » population agée de 18 ans et +]
 (6) 1 poste mutualisé permet d’accueillir 60 personnes différentes consultant internet ½ heure par semaine.
 (7) bases du calcul : salaire 1.500 € brut, coût chargé = 2.100 € par mois soit 25.200 € par an. Pour comparaison : SMIC 2006 = 1.255 brut, convention collective de l’animation valeur du point = 5,35 €, animateur technicien d’activité indice 300 = 1605 brut)
Posté le 7 septembre 2006 par Philippe Cazeneuve

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1 commentaire(s)
e-inclusion 2010 en France : quels moyens pour quelle politique ? - 26 septembre 2006, par JP Pinet

Personnellement, j’irais plus loin encore que de dire qu’il faut une politique de soutien aux usages. Les divers moyens numériques doivent être au service d’une politique globale. En effet, s’il était plus facile de trouver de l’emploi non qualifié par Internet, si des citoyens pouvaient suivre leurs démarches administratives, comme par exemple une demande de logement social par Internet,... bref, si cet outil facilitait l’accès à des droits existants, il est évident qu’il serait plus utilisé par les ménages en situation de grande pauvreté. Le peu qui existe -par exemple pour l’accès aux droits civils de base- est déjà une avancée : l’ordinateur répond mécaniquement à une demande, sans commentaires méprisants.

D’autre part, je trouve le débat sur les lieux publics quelque peu piégé... du fait qu’il n’y a, à ma connaissance, aucune enquête précise sur l’accueil de populations extrêmement défavorisée par ces lieux. Or, nombreux sont les espaces publics que j’ai interrogés et qui, effectivement, prennent en charge ces populations, ce que commençait à signaler la dernière enquête Artési.

Enfin, il est évident que l’accent doit être mis sur la médiation, sur l’accompagnement humain. Nombre de grandes entreprises ayant, grâce à l’informatique, réalisé des gains de productivité, ont dû -de gré ou de force- réinvestir dans le lien social (accueil, service aux voyageurs, conseil,...). L’importance de cette médiation ne réside pas dans le fait de combler "l’ignorance" des non-utilisateurs mais plutôt dans la compétence des médiateurs à trouver les informations pertinentes permettant aux personnes rencontrées d’améliorer leur situation ou leur bien-être. Le progrès n’est un gain que s’il apporte un mieux être pour tous.