Pour en finir une fois pour toute avec la "Fracture numérique"

Il ne s’agit pas ici de proposer des formules-miracles qui auraient pour effet magique de résorber définitivement la dite « fracture ». Mais plutôt de s’interroger sur la pertinence du concept même de « fracture numérique », déclinaison high-tech de la « fracture sociale », thème de campagne du candidat Chirac aux présidentielles de 1995.

Cette réflexion sur le sens du jargon utilisé couramment par les professionnels de la vulgarisation des TIC auprès du grand public, n’est pas une fantaisie médiatique, ni un objet de recherche universitaire.

Mythe fondateur de la politique en faveur du développement de lieux d’accès public au multimédia et à internet, ce concept de « fracture numérique » introduit une vision tronquée des problèmes sociaux auxquels nous devons faire face. Prisme déformant la réalité, il projette aux décideurs comme aux acteurs de terrain, une représentation de leur mission totalement erronée.

Le concept anglo-saxon initial, « digital divide », promu par l’action politique du vice-président américain Al Gore, aurait mérité la traduction plus fidèle de « fossé numérique », qui change d’une certaine façon les perspectives de l’action.

Cependant, à la lumière de données d’enquêtes françaises ou internationales, la réalité de la diffusion des usages des TIC, et plus particulièrement de l’Internet, révèle que même cette notion de « fossé numérique » est sans doute une représentation simpliste et inopérante pour rendre compte de la subtilité des phénomènes sociaux en jeu.

D’autres pistes de réflexion s’offrent à nous, moins médiatiques mais plus utiles pour les praticiens : « la représentation spectrale de l’accès à Internet » (Amanda LENHART), ou encore « la technologie au service de l’inclusion sociale » (Mark WARSCHAUER).

La conclusion, n’apporte pas de solutions toutes faites, mais de nouvelles questions :

* Comment combattre des inégalités, lorsque certains exclus de la « Société de l’information », ne se perçoivent pas comme tels et s’affichent même résolument réfractaires à ces technologies ?
* La diffusion universelle de l’utilisation d’Internet est-elle une fatalité, le seul modèle de développement possible pour l’accès à la Connaissance, à l’Education et à la fluidité des échanges interpersonnels ?

REM : Dans cet article, il n’est pas question de la « fracture numérique » Nord-Sud. Ce n’est pas par manque d’intérêt pour cette question, mais parce que les enjeux plus complexes à cerner dans un contexte mondial, relèvent à mon sens d’un autre type d’analyse. (Pour une bonne introduction sur cette question, voir le travail de Michel ELIE, 2001)[1].

La fracture numérique, un concept bancal

Le concept de « fracture numérique », tout comme celui de « fracture sociale », présuppose une Société constituée d’un seul tenant, d’un corps social unique qu’il conviendrait de réparer afin de restaurer l’uni(ci)té originelle de la Nation. Cette vision monolithique de la société ignore l’existence de forces antagonistes, celles dont l’action contraire contribue à tendre la toile de la tente et la fait tenir au vent, celles qui font que les hommes tiennent debout par un jeu de tensions musculaires opposées. Elle masque aussi le rôle de corps intermédiaires : les articulations qui permettent d’éviter de rester bloqué dans des attitudes figées.

La représentation que l’on se fait du problème, induit le choix des solutions mises en œuvre. Le politique s’attellera donc à « réduire la fracture » diagnostiquée. Mais c’est là que les ennuis commencent. Car une bonne chirurgie orthopédique nécessite une localisation très précise du lieu appelant une intervention énergique.

Depuis 1997, date du premier PAGSI (Programme d’Action Gouvernemental pour la Société de l’Information), jusqu’à maintenant, les recommandations des prescripteurs ou financeurs ont souvent été assez floues en matière de publics prioritaires. Faute de repérage précis des publics réellement menacés d’exclusion pour cause de TIC, les actions menées au nom de la réduction de la fracture numérique, sont exposées au risque de n’être au final que des opérations de replâtrage. Il ne s’agit pas de contester l’engagement sincère de tous les acteurs de terrain, mais force est de reconnaître que beaucoup d’entre eux ont travaillé à l’aveuglette.

Un fossé creusé par le temps

Là où la « frappe chirurgicale » se révèle peu efficace, faute de radiographie du terrain d’intervention, le recours à une autre métaphore, celle du « fossé numérique » pourrait-il s’avérer fécond ?

Cette image d’inspiration géologique évoque un phénomène ancien et évolutif : un fossé « creusé comme le lit d’une rivière par une érosion séculaire » pour reprendre l’image de Suzanne Beer[2]. Le fossé numérique n’est qu’une conséquence de mouvements tectoniques qui ne datent pas d’hier (écarts et disparités de niveau d’éducation, professions et revenus, ...). Large ou étroit selon les endroits, le fossé se déplace ou se creuse selon la conjoncture, tel un phénomène naturel mouvant.

Mais, c’est à l’étude des solutions que la métaphore pourrait s’avérer féconde.

« Bridge the gap » est l’expression consacrée aux Etats-Unis ; entendez : « jeter un pont par dessus le fossé ». Une solution de pionniers pressés de continuer leur chemin sur l’autre rive. A noter que le français préfère « combler le fossé ». Cette solution a le mérite d’enterrer le problème définitivement, ou de le déplacer en creusant d’autres fossés, car il faut bien prendre le remblai quelque-part ...

Outre le génie civil, l’alternative sportive s’offre à nous : d’un bond, franchissons l’obstacle. Mais après avoir cassé la perche de la « NetEconomie » (la jeune pousse de bambou était trop fragile...), les libéraux qui tiennent le gouvernail de M. Raffarin nous proposent de jouer à « NetPublic » [1]], une partie de saute-moutons, aux bons soins des finances des collectivités locales, qui comme chacun le sait ont bon dos.

On le voit, le concept de « fossé numérique » est taillé pour stimuler l’imagination des bâtisseurs ou conquérants qui construiront des passerelles (actions d’initiation et de formation, accompagnement individualisé), ou imaginerons des solutions de contournements (accès internet via télévision ou téléphone mobile).

Une part importante de la population serait réfractaire à l’internet

Mais jouer avec les mots, ne doit pas nous faire perdre de vue la réalité inquiétante des disparités observées.

« Rappelons la hiérarchie des critères discriminants dans l’accès aux nouvelles technologies : la Profession-Catégorie Sociale vient en tête, suivi du niveau de diplôme, du revenu, de l’âge et de la taille de l’agglomération. » (cf. BIGOT, CREDOC, 2002)[4].

Le « fossé numérique » est d’abord un fossé socio-économique : les cadres et professions intellectuelles supérieures utilisent internet 6 fois plus que les ouvriers (76,3 % contre 12,9 %) (cf. ROUQUETTE, INSEE, 2002)[5].

C’est un fossé d’éducation, « Le niveau de diplôme reste très discriminant : 68 % des diplômés de l’enseignement supérieur l’utilisent et 42 % des bacheliers, contre 14 % des sans-diplôme. ».

Et bien sûr, un fossé générationnel : 68 % des 15-24 ans l’utilisent, mais « plus on avance en âge, moins on utilise l’internet : les 35-49 ans sont 39 % à l’utiliser, mais seulement 3 à 5 % des plus de 65 ans en sont des adeptes ».

Si l’on s’intéresse non plus à l’usage, mais à l’équipement à domicile, un phénomène apparaît nettement : une partie importante de la population française semble réfractaire à laisser pénétrer internet au sein de leur foyer. Plus de 65 % des personnes non diplômées ou faiblement diplômées (BEPC, BEP, CEP) ne sont pas connectées à internet et n’envisagent pas de le faire. Près de 80 % des plus de 50 ans affichent les mêmes opinions de rejet. (cf.LOUE J-F et HEITZMANN, SESSI, 2003)[6].

C’est à ce point de l’analyse que la sémantique retrouve tout son intérêt. N’oublions pas qu’au cours des siècles, le fossé s’est aussi illustré dans sa fonction défensive. Le fossé qui nous sépare des autres, nous permet aussi de vivre tranquillement sur notre petite île.

Et si les exclus des TIC se considéraient comme des naufragés volontaires, des irréductibles gaulois bien à l’abri des romains colonisateurs ?

Le rôle des pouvoirs publics et des acteurs de la démocratisation de l’accès à internet est de construire des passerelles, mais il faut bien se rendre à l’évidence qu’il n’est pas en notre pouvoir d’obliger qui que ce soit à emprunter ces passerelles pour se rendre sur l’autre rive.

La micro-informatique : à la niche ... ou au panier ?

Et si la généralisation d’internet à toute la population, à la manière des biens d’équipement comme le téléviseur ou le réfrigérateur était un leurre ?

L’analyse comparative fine à laquelle se livre Régis BIGOT du CREDOC sur la diffusion des produits électroménagers et des produits « nouvelles technologies » est pleine d’enseignements. En étudiant les courbes de diffusion de chaque produit au sein de la population française, il montre que pour un taux de diffusion de référence équivalent, soit 30 % de la population équipée, les nouvelles technologies (téléphone mobile, internet, micro-ordinateur) sont plus inégalitaires dans leur répartition que les produits traditionnels (télévision couleur, magnétoscope, four à micro-ondes). Il ajoute en conclusion « Selon nos estimations, il est probable qu’une partie de la population ne sera jamais équipée de téléphone mobile ou d’ordinateur personnel compte tenu des distorsions constatées aujourd’hui. La télévision couleur, le téléphone fixe ou le magnétoscope présentaient effectivement, en leur temps, moins d’écarts entre les groupes pour des taux de pénétration équivalents. »

Ainsi, la diffusion du micro-ordinateur se fait très lentement par rapport à d’autres produits. Il semble bien, pour les spécialistes du marketing et de l’économétrie, que ce produit technologique ne possède pas les qualités pour devenir un produit grand public et qu’il soit condamné à rester un « produit de niche » à vocation semi-professionnelle.

Les voix se font de plus en plus nombreuses pour évoquer les scénarios futurs d’un environnement proposant une informatique omni-présente, le « Pervasive Computing », mais dans lesquels les micro-ordinateurs d’aujourd’hui auront disparu, au profit d’objets mobiles et communicants davantage intégrés à nos usages quotidiens. Bref, une Société de l’information à base de téléphonie mobile plutôt que de micro-informatique.

Etre ou ne pas être connecté, là n’est pas la question

Que l’on prenne des accents Shakespeariens « Etre ou ne pas être » (connecté), ou que l’on adopte un vocabulaire à la Hemingway « En avoir ou pas » (un ordinateur, un accès internet), on reste toujours dans des schémas manichéens.

Comme le suggère Steve CISLER[7], cette vision binaire et simpliste masque la complexité des phénomènes d’usage et de non-usage d’internet et n’apporte aucune aide pour résoudre les questions d’inéquité.

Amanda LENHART dans une étude récente menée aux Etats-Unis[8], fait apparaître un tableau plus nuancé qui aboutit à représenter usagers et non-usagers se répartissant tout le long d’un spectre de l’accès à internet.

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Spectre de l’accès à internet
illustration tirée d’une étude d’Amanda LENHART

Parmi les 42% d’américains qui déclarent ne pas utiliser Internet, on dénombre :

- 10% d’américains qui ont été connectés mais qui ne le sont plus, souvent pour des raisons techniques (ordinateur ou connexion en panne). [ Net dropouts ]
- 8 % d’américains non-usagers vivant sous le même toit qu’un usager d’internet. [ Net evaders ]. Certains utilisent la médiation de cet utilisateur pour envoyer des e-mails ou effectuer des recherches, mais d’autres rejettent cet outil avec fierté.
- 24% d’américains n’ont aucune expérience directe ou indirecte d’Internet [ Truly unconnected ]

Parmi les 58% d’américains qui se déclarent utilisateurs d’Internet :
- 16 à 28% d’américains connaissent une utilisation intermittente d’Internet [ Intermittent users ]. Lorsqu’ils n’utilisent pas durant quelques temps, les raisons invoquées sont d’ordre économiques (trop cher), ou par manque d’intérêt ou de temps.
- 13% d’américains disposent d’une connexion haut-débit à la maison [ Home broadband users ].

Dans ce pays où la diffusion d’Internet est plus ancienne qu’en France, les non-usagers constituent une forte minorité, mais une minorité sur la défensive. 75% des non-usagers d’Internet ont un membre de leur famille ou un ami proche connecté, 60% des non-usagers connaissent un lieu public d’accès à proximité de chez eux et le déclarent facilement accessible, pourtant 56% des non-usagers d’Internet pensent qu’ils le resteront à jamais.

Depuis 2001, le développement des abonnés à Internet stagne aux Etats-Unis, les nouveaux venus compensant juste le volume des désabonnements.

Faire passer le Progrès humain avant le Progrès technologique

Patricia VENDRAMIN et Gérard VALENDUC [9] ont mis en avant le rôle moteur des usages professionnels pour l’adoption d’Internet, ce qui constitue un handicap ou une barrière pour les demandeurs d’emploi peu qualifiés, les personnes âgées qui sont sorties de la vie professionnelle et, les femmes au foyer. La maîtrise pratique des outils, intégrée par les « cols blancs » de par leur vie professionnelle dans un environnement de bureau n’est en rien comparable avec la distance, voire la crainte de l’outil que manifestent bons nombre de « cols bleus » ou travailleurs du bâtiment, pour qui l’informatique reste un objet mystérieux et lointain.

Selon une étude de l’OCDE[10], un quart des adultes de 20 pays industrialisés membres de l’OCDE n’ont pas les compétences nécessaires en lecture, en écriture et en calcul pour naviguer sans problèmes sur l’Internet.

Comme l’explique très bien Mark WARSCHAUER, « le but poursuivi en utilisant les TIC avec les groupes de personnes marginalisées n’est pas de combler le fossé numérique, mais plutôt de poursuivre un processus d’inclusion sociale » [11]. L’inconvénient de l’approche conceptuelle de « fossé numérique » est qu’elle sur-valorise l’importance de la technologie et pousse certains à imaginer uniquement des solutions numériques, là où un mix de technologie, de ressources humaines et de relationnel est indispensable.

Les promoteurs des Technologies de l’Information et de la Communication doivent prendre garde à ne pas se comporter en conquérants imposant leur religion et leurs coutumes à marche forcée. Sous peine de déclencher des réactions de rejet et de repli de la part de nombreux « sans claviers », qui s’affichent comme résolument réfractaires à ces technologies.

La diffusion universelle de l’utilisation d’Internet est-elle une fatalité, le seul modèle de développement possible de l’accès à la Connaissance, à l’Education et à la fluidité des échanges interpersonnels ?

« Le Progrès ne vaut que s’il est partagé par tous », a-t-on coutume de dire. Ne devrions-nous pas favoriser des outils de communication partageables par tous dès aujourd’hui ?

Novembre 2003

Bibliographie

[1] ELIE Michel (dir.), Le fossé numérique : l’Internet, facteur de nouvelles inégalités, La documentation Française, problèmes politiques et sociaux, N°861, Août 2001.

[2] BEER Suzanne, secrétaire générale de la Fédération bruxelloise des organismes d’insertion socioprofessionnelle (FEBISP Bruxelles), intervention lors du Colloque européen sur l’économie sociale, Gand,13-14 novembre 2001. [ http://www.esnet.be/fr/article.php3?id_article=7 ]

[3] Voir la charte « NetPublic » pour les Espaces Publics Numériques signée entre l’Etat et l’Association des Maires de France (AMF) [ http://www.technologie.gouv.fr/discours/2003/chartenetpublic.pdf ]

[4] BIGOT Régis, Le fossé numérique en France, Cahier de Recherche, CREDOC, n° 177, novembre 2002, 87 p.
[ http://www.credoc.asso.fr/ca/c177.htm ] Résumé . Bon de commande en ligne : 24 €. Voir aussi :
BIGOT Régis, La diffusion des technologies de l’information dans la société française, rapport pour l’ART et le Conseil Général des Technologies de l’Information du Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, CREDOC, novembre 2003, 164 p. [ http://www.art-telecom.fr/publications/etudes/et-credoc2003.pdf ] gratuit.

[5] ROUQUETTE Céline, Un tiers des adultes ont déjà utilisé l’internet, INSEE Première, N°850, juin 2002.
[ http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/IP850.pdf ]

[6] LOUE J-F et HEITZMANN R., L’internet avance : les jeunes poussent, Les 4 pages du Sessi, DiGITIP - Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, N°172, février 2003.
[ www.industrie.gouv.fr/biblioth/docu/4pages/pdf/4p172.pdf ]

[7] CISLER Steve, Online haves vs. have-nots : Substract the digital divide, San Jose Mercury, 15 janvier 2000. [ http://home.inreach.com/cisler/divide.htm ]

[8] LENHART Amanda, The ever-shifting Internet population : a new look at internet access and digital divide, Pew Internet & American Life Project, avril 2003. [ http://www.pewinternet.org/reports/toc.asp?Report=88 ]

[9] VENDRAMIN Patricia et VALENDUC Gérard, Internet et inégalités, rapport pour RES-e-Net, Centre de recherche Travail & Technologies, Fondation Travail - Université, Namur, mars 2002.
[ http://www.esnet.be/fr/pdf/ACCFTUInegalite.pdf ] Autres publications sur [ http://www.ftu-namur.org ]

[10] OCDE, La littératie à l’ère de l’information. Rapport final de l’enquête internationale sur la littératie des adultes, Paris, 2000. [ http://www1.oecd.org/media/parutions/pb00-09f.htm ]

[11] WARSCHAUER Mark, Reconceptualizing the Digital Divide, First Monday, Vol.7 N°7, Juillet 2002. [ http://www.firstmonday.dk/issues/issue7_7/warschauer/ ]

Philippe Cazeneuve est Consultant-formateur en ingénierie pédagogique et TIC. Ancien responsable du Centre de ressources multimédia de la MJC Monplaisir à Lyon.

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Posté le 21 octobre 2004 par Philippe Cazeneuve