L’insertion sociale par le numérique au secours de l’e-inclusion ?

Réflexions suite à l’atelier « e-inclusion » des Assises du Net et des TIC à Nice - 12 mai 2005
Pour les amateurs de sémantique : après avoir mis au placard la "fracture numérique", et si on allait regarder de plus près ce qui se cache derrière le concept d’"e-inclusion" ou "inclusion numérique" ?

L’inclusion numérique n’est pas autonome et distincte de l’inclusion sociale

Daniel Kaplan, lors des 5èmes Assises du Net et des TIC à Nice a eu l’occasion de présenter en avant-première les résultats du travail d’un groupe d’experts « e-Europe » auquel il a participé.
Ce travail développe l’idée déjà énoncée, que l’inclusion numérique n’est pas autonome et distincte de l’inclusion sociale et que les politiques d’e-inclusion devraient viser l’inclusion sociale dans le contexte d’une « Société de la Connaissance ».

Si les grandes lignes du discours européen restent inchangées, une évolution des mentalités semble notable. Il est ainsi fait référence à la notion d’ « empowerment » (développement du pouvoir d’agir) des populations en situation d’exclusion sociale et l’accent est porté sur la participation des publics à l’élaboration des projets qui les concernent.
Si ce n’est pas révolutionnaire pour les acteurs du champs social, on mesure tout le chemin parcouru depuis le paradigme de la « fracture numérique » et ses corollaires, que sont les actions de promotion des TIC qui considèrent les non-usagers comme des cibles, plus ou moins « éloignées », à atteindre.

Parmi les recommandations du groupe d’experts, je cite en vrac quelques idées que nous ne pouvons qu’approuver chaudement :

- S’appuyer sur le niveau local et « communautaire » (dans le contexte français on parlerait du secteur associatif),
- Se méfier du tout numérique et privilégier une administration multicanal et multimodale,
- Encourager le partage des informations et des services,
- Insister sur le rôle fondamental de la médiation et de l’accompagnement,
- S’appuyer sur les professionnels de l’insertion et du travail social qu’il convient de former à ces enjeux et à ces outils.

Inclusion ou lutte contre l’exclusion ?

Ces nouvelles réflexions et recommandations sur l’e-inclusion constituent une bonne occasion d’interroger à nouveau le sens des mots.
Si la notion d’exclusion (sociale) est fréquemment utilisée dans la langue française, il n’est pas courant de recourir au vocable d’inclusion pour désigner l’action de lutte contre l’exclusion.
Par le verbe exclure, on signifie chasser, écarter, mettre dehors, interdire, voire on sous-entend une idée d’incompatibilité.

Inclure, vient du latin « inclusus », qui ignifie « enfermé ». Par inclusion, au sens mathématique, on parle d’un sous-ensemble faisant partie d’un ensemble plus grand ; pour les chimistes, l’inclusion désigne « un corps étranger (solide, liquide ou gazeux) existant à l’intérieur d’un cristal ». Imaginez ces papillons moulés dans une résine transparente pour finir en presse-papiers sur un bureau...
Ainsi, étymologiquement, l’inclusion considère l’individu comme un objet à faire rentrer dans un moule plutôt que comme un sujet, acteur de son propre destin. Il serait donc opportun, pour désigner un programme politique et des objectifs à atteindre, de lui donner le titre qui résume au mieux le sens de l’action visée ... plutôt que son contraire.

Le rôle moteur de l’usager dans la démarche d’appropriation des TIC

La tradition française nous a habitués à d’autres mots, pour désigner son action dans des domaines connexes du social.

Les politiques de l’immigration se sont focalisées par exemple sur l’intégration.

Intégrer, du latin « integrare » qui signifie « rendre entier », évoque l’entrée dans un ensemble plus vaste et l’idée d’assimilation.
A la manière des pratiques rituelles anthropophages, où l’on ingère une partie du corps de son ennemi vaincu au combat afin de s’approprier sa force et son courage, la Nation française, une et indivisible, digère les vagues successives d’immigrants en étoffant au passage l’étendue de son patrimoine culinaire : pizza, paëlla, couscous, nems ...

Le sens mathématique du terme conforte cette idée d’unifier en un élément d’un seul tenant, les apports successifs d’un phénomène continu.

Les politiques de l’emploi et de la formation préfèrent parler d’insertion.

Insérer, du latin « inserere » qui signifie « introduire » évoque un élément supplémentaire que l’on ajoute et qui vient trouver sa place à un endroit précis.
Au sens anatomique du terme, l’insertion désigne ce qui permet à un organe de s’attacher (ex : insertion d’un muscle sur une articulation). Cette terminologie évoque davantage des éléments reliés les uns aux autres pour interagir de façon coordonnée dans un mouvement d’ensemble.

Ce détour par le dictionnaire s’avère fécond et l’analyse lexicale devrait nous encourager à parler davantage d’insertion sociale par le numérique plutôt que d’e-inclusion, qui semble un mauvais raccourci, si l’on veut rappeler le rôle moteur de l’usager dans la démarche d’appropriation des TIC.

Posté le 24 mai 2005 par Philippe Cazeneuve