L’enclavement physique et symbolique : une mise en perspective historique à partir de l’exemple du Massif Central

Pierre Cornu, Maître de conférences en histoire contemporaine - Université Blaise Pascal – Clermont 2

De manière paradoxale, la notion d’enclavement des régions de montagne renvoie certes à des réalités matérielles objectives (relief, distances, difficultés de communication…), mais ne peut être comprise que dans la dimension subjective et immatérielle de sa perception par les habitants. L’enclavement, c’est d’abord un sentiment, douloureux, qui renvoie à la conscience d’un éloignement, d’une séparation, d’une exclusion même. De fait, l’enclavement, ce ne sont pas seulement des difficultés, c’est l’idée que ces difficultés témoignent d’un abandon. Le sentiment d’enclavement est donc particulièrement insupportable dans une civilisation de la technique qui prétend chaque jour abattre de nouveaux obstacles.

Avant la révolution industrielle, le Massif central n’était pas un espace particulièrement mal desservi. La mobilité des montagnards, pluriactifs, compensait les handicaps de la « morte saison ». Ce n’est qu’avec le chemin de fer, au milieu du 19e siècle, et le déclin des emplois saisonniers, que les hautes terres sont apparues comme un espace répulsif, mal desservi.

Or, cette rupture de continuité dans le maillage du territoire a coïncidé avec le début du phénomène de la dépopulation. Il n’y a pas de lien de cause à effet entre enclavement et émigration rurale, mais la prise de conscience que les « bienfaits » de la modernité étaient distribués de manière inégale fut douloureuse pour des populations au sein desquelles les départs des « plus capables » jetaient un doute sur l’avenir. Mais plus douloureux peut-être fut le sentiment que toute innovation ne pouvait venir que de l’extérieur et de la sollicitude de l’État. De leur côté, les enfants du pays émigrés, fiers de leur intégration urbaine et de leur réussite sociale, revenaient au village la bouche pleine des merveilles de la « ville-lumière » et, paradoxalement, désiraient que rien ne change au village, écrin de leurs souvenirs.

Le siècle avançant, les hauts pays se virent à chaque fois les derniers servis : pour l’eau à domicile, l’électrification, le goudronnage, la couverture hertzienne et les moyens de déneigement. Et lorsque vinrent, attirés justement par l’enclavement et le silence, les premiers résidents secondaires et les néo-ruraux, le malentendu fut à son comble.

Pourtant, les pays de montagne ont contribué à l’invention de la modernité sociale et culturelle, et notamment à l’adaptation à la dispersion de l’habitat et aux faibles densités. Depuis deux générations, les hauts pays sont des lieux de re-création du lien social, avec une vie municipale ou intercommunale active, et des initiatives individuelles ou collectives dignes d’attention : expériences de radio (à Craponne-sur-Arzon) ou de télévision locales (Télé Millevaches en Limousin), bibliothèques en réseau (en Cévennes ardéchoise), pôles de services et d’accueil font mieux que lutter contre l’enclavement – ils le retournent en facteur de créativité sociale et culturelle.

Aussi, on aurait tort de penser la demande d’accès aux nouveaux réseaux de communication comme une attente passive de populations « attardées » et « consuméristes » : les micro-sociétés des hauts pays ne veulent pas être seulement des récepteurs finaux, mais également des émetteurs. À usage local, et vers le global. S’il y a en effet une leçon qui a été tirée de l’expérience douloureuse de l’enclavement et de la déprise*, c’est bien celle de la nécessité du lien social, de l’échange, et de l’estime de soi que procure une relation équilibrée à l’autre et à l’ailleurs. Sans complexe d’infériorité, et sans déni des réalités. Le véritable désenclavement ne réside pas dans les techniques, mais dans les esprits.

Posté le 26 mars 2009 par Jérôme Combaz