L’Archimestre et les Urbanautes : vers des villes numériques plus conviviales

La pensée analogique est le premier moyen dont chacun de nous dispose pour se représenter et penser le monde dans lequel il vit. Cette pensée imagée fait usage de métaphores et autres paraboles, plutôt que de démonstrations rigoureuses et d’explications détaillées. Dans l’histoire récente des techniques, chaque développement d’un nouveau système technologique a apporté son lot d’expressions où l’imaginaire est au premier plan (la fée électricité, le cheval-vapeur, ...)

La « ville numérique » : une métaphore au service d’un projet de société

Plus récemment, les ingénieurs et ergonomes de systèmes informatiques ont eu l’idée de s’appuyer sur cette pensée analogique pour concevoir des machines plus conviviales. La métaphore du bureau utilisée dans les interfaces utilisateur de nos ordinateurs personnels, a constitué un modèle de représentation de l’information structurant pour le développement de l’usage de l’informatique auprès du grand public. Mais le choix d’une parabole langagière n’est pas neutre et peut conduire à l’inverse de l’effet recherché. De nombreuses personnes peinent à trouver des informations satisfaisantes par le biais d’Internet, parce qu’elles en ont une représentation erronée, en particulier l’image couramment répandue de "la plus grande bibliothèque du monde".

Sur quel(s) concept(s) s’appuyer pour penser la Société de l’Information ? Le concept de "Ville numérique" serait-il capable d’un tel effet structurant sur la compréhension des enjeux de la Société de l’Information ? Développer des sites web locaux, n’est-il pas un moyen de lutter contre le fossé numérique en proposant sur le Net de l’information et des services de proximité, davantage adaptés aux besoins et usages quotidiens du grand public ?

Les lieux d’accès publics à internet : des espaces de vie où se produit du sens

Le développement de l’accès à Internet dans des lieux publics au niveau d’un territoire peut-être comparé à la mise en place d’un réseau de transport en commun. Il obéit au même souci de mutualisation des moyens et de partage équitable des ressources.

Il n’est pas inutile de rappeler ici, qu’accéder à Internet, ce n’est pas seulement disposer d’un matériel connecté et savoir l’utiliser, c’est aussi est surtout être libre :
- d’exercer son droit à comprendre le monde dans lequel on vit,
- d’exercer un regard critique sur les contenus diffusés,
- de produire et diffuser des contenus pour participer à la société de l’information.

Si nous voulons promouvoir l’Internet citoyen et non marchand, il nous faut disposer de points d’accès publics qui ne soient pas uniquement des lieux de consommation d’unités téléphoniques mais plutôt des lieux de discussion, de débat, d’expression, ... c’est à dire des espaces où se vivent des usages qui contribuent à produire du sens.

Consommation ou Production de communications interpersonnelles ?

Avec la place envahissante que les téléphones portables ont pris dans notre vie quotidienne, s’adresser la parole, jadis moyen d’expression, est devenu aujourd’hui un acte de consommation. Nous sommes nous pas en train de développer une société où il faut payer pour avoir le droit de parler à ses amis ? Dans toute société humaine, celui qui ne parvient pas à communiquer avec ses semblables a souvent recourt à la violence. Dans la société de l’information naissante, les vols de téléphones portables sont devenu la première cause d’agression. Pour aller vers des villes numériques plus conviviales, il est important de créer des espaces où les communications interpersonnelles ne seront pas taxées à la durée.

Visiteur de cité digitale cherche Architecte de villes numériques C’est en travaillant au niveau local, à l’élaboration d’un projet de "WebQuartier", que le parallèle entre les façons de construire, de développer et de gérer une Ville et les façon de créer, animer et gérer un site portail local, m’est apparu évident et fécond. Il nous incombe aujourd’hui je crois, de contribuer à inventer le métier d’Archimestre, architecte de villes numériques, capable de créer des espaces publics au sein desquels chaque Urbanaute, visiteur de cité digitale, puisse avoir droit de cité, ainsi que des espaces privés où chacun puisse être respecté dans son identité et sa personnalité.

Accès gratuit à internet ... Oui, mais au prix d’un contre-don !

Pour conclure, rappelons-nous que l’Internet a été développé pendant des années sur un modèle non-marchand par des communautés scientifiques qui s’échangeaient des informations. L’accès à travers le Réseau aux informations produites par d’autres équipes de recherche n’était possible que parce que l’on acceptait de rendre public son travail. Et si on réinventait l’Internet solidaire sur le modèle du don et du contre-don ? Accès gratuit à Internet, d’accord mais à condition de payer de sa personne, c’est à dire de partager avec les autres un peu de sa richesse personnelle à travers une page perso, la contribution à un site collectif, ...

La première mouture de cet article a été écrite en novembre 2001, pour un numéro spécial de la défunte revue "Transfert" qui n’est jamais sorti. A la relecture, il reste toujours d’actualité en 2005, après quelques petites retouches de vocabulaire.
Posté le 20 mars 2005 par Philippe Cazeneuve