Réduire la fracture ...
Mythe fondateur de la politique en faveur du développement de lieux d’accès public au multimédia et à Internet, le concept de « fracture numérique » introduit une vision déformée des problèmes sociaux auxquels nous devons faire face. Ce concept de « fracture numérique », tout comme celui de « fracture sociale », présuppose une Société constituée d’un seul tenant, d’un corps social unique. Cette vision monolithique de la société ignore l’existence de forces antagonistes, celles qui font que les hommes tiennent debout par un jeu de tensions musculaires opposées. Elle masque aussi le rôle de corps intermédiaires : les articulations, qui permettent d’éviter de rester bloqué dans des attitudes figées.
... ou enjamber le fossé ?
Le concept anglo-saxon initial, « digital divide » , promu par l’action politique du vice-président américain Al Gore, aurait mérité la traduction plus fidèle de « fossé numérique » . Cette métaphore géologique évoque un phénomène ancien et évolutif : un fossé creusé par le temps. L’exclusion ne nait pas d’une rupture accidentelle du tendon d’achille de notre société : le lien social. Au cours des siècles, le fossé s’est illustré dans sa fonction défensive. Le fossé qui nous sépare des autres, nous permet aussi de vivre tranquillement sur notre petite île. Et si les exclus des TIC se considéraient comme des naufragés volontaires, des irréductibles gaulois bien à l’abri des romains colonisateurs ? Si notre rôle est de construire des passerelles, il n’est pas en notre pouvoir d’obliger qui que ce soit à les emprunter pour se rendre sur l’autre rive.
Les « sans-claviers », nouveaux exclus ... ou exclus à nouveau ?
Lorsque nous nous engageons pour promouvoir la diffusion des usages des TIC, nous devons être vigilants aux questions d’Equité, afin d’éviter que l’exclusion numérique ne vienne renforcer les différentes formes d’exclusion sociale. Mais comme le souligne Mark Warschauer :
« Le but poursuivi en utilisant les TIC avec les groupes de personnes marginalisées, n’est pas de combler le « fossé numérique », mais plutôt de poursuivre un processus d’inclusion sociale. » (Sce : Warschauer, 2002)
Dans cette perspective, il n’est pas de solutions 100 % numériques, et un mélange de technologie, de ressources humaines et de relationnel est indispensable.
Aller à la rencontre des « publics éloignés »
Si les publics visés initialement par les programmes d’actions pour la « Société de l’Information » ne viennent pas spontanément dans les lieux d’accès publics créés à leur attention, il est sans doute temps que les professionnels s’interrogent sur les moyens à mettre en place pour aller au devant des publics prioritaires, du point de vue de l’équité sociale. C’est l’objectif de ce guide que de clarifier Qui sont ces publics ? et Comment les toucher et les intéresser ?
Pour autant, vous ne trouverez pas dans ce guide des recettes toutes faites. Si vous ne deviez retenir qu’une seule chose de cette lecture, voici une formule qui transparaît en filigrane dans la plupart des témoignages et des expériences : Faire AVEC les personnes plutôt que POUR elles.
« Apprivoiser » les TIC
Voici lâchée une nouvelle métaphore : celle de l’éloignement, de la distance. Ce qui est proche de moi, m’est familier, voire intime. Ce qui est loin de moi me semble étrange, voire étranger. Et si on prenait le problème dans le bon sens ? Si l’on parlait de « technologies lointaines » plutôt que de « publics éloignés » ? Des technologies étranges, sauvages, non domestiquées, qu’il nous appartiendrait d’apprivoiser afin de vivre en bonne intelligence avec elles ...
Le Petit Prince - (...) Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?
Le renard - Ça signifie « créer des liens... » (...) On ne connait que les choses que l’on apprivoise. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands.
Antoine de SAINT-EXUPERY, Le Petit Prince
« Moderniser sans exclure », pour reprendre la formule lancée par Bertrand Schwartz, cela suppose de prendre son temps. Tout seul on va plus vite, Ensemble on va plus loin.
Pour terminer, je vous laisse méditer sur les derniers conseils du renard au Petit Prince :
« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. »




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