Textes et contributions

Redynamiser le lien social par l’économie sociale et solidaire via un réseau Internet citoyen

Internet est aujourd’hui l’objet de diverses critiques : il affaiblirait le lien social local, renforcerait la marchandisation, serait le plus souvent utilisé à des fins non-citoyennes et évoluerait vers un modèle de plus en plus centralisé et non libre. Si ces critiques sont en partie pertinentes, il n’en demeure pas moins qu’Internet est avant tout un outil, et qu’en tant que tel, il peut être régulé et approprié selon différentes modalités. Fort de ce constat, nous avons entrepris une recherche-action qui vise à montrer qu’à travers l’utilisation du logiciel libre, de la culture libre et l’implantation de RAN, Internet peut renforcer les initiatives de l’économie non-marchande, sociale et solidaire, et contribuer au développement local de zones marquées par l’anomie, en solutionnant des problématiques qui leur sont posées, tout cela dans un esprit de participation citoyenne renforcée [1].

Introduction

L’usage et la régulation d’Internet suscitent aujourd’hui de nombreuses controverses. Savoir s’il peut être un outil mis au service du renforcement du lien social, et s’il peut favoriser le développement de l’économie non-marchande [2], font par exemple partie des questions fréquemment débattues. Questions hautement complexes, qui font intervenir de nombreux paramètres hétérogènes (économique, sociologique, technologique, etc.), au sein d’une situation sociale elle-même complexe. On conçoit dès lors pourquoi la recherche scientifique classique peine à y apporter des réponses claires et définitives. Pourtant, au fur et à mesure qu’Internet grandit et se démocratise, ses effets sociaux et économiques se font ressentir avec une intensité croissante, et la nécessité d’élaborer des modes d’utilisation et de régulation citoyens de cet outil se fait de plus en plus pressante. Comment, alors, déboucher sur des résultats empiriques et théoriques satisfaisants, pouvant donner lieu à des applications concrètes qui répondent aux attentes des acteurs concernés ?

Pour répondre à de telles exigences, à la fois scientifiques et citoyennes, il paraît pertinent de se tourner vers une approche plus holistique que la recherche classique, comme la recherche-action [3] C’est ce que nous proposons de faire dans cet article, qui définit un projet de recherche-action - et élabore une réflexion visant à délimiter son cadre théorique et pratique - traitant de l’utilisation d’Internet de manière éthique, dans le but d’en faire un outil mis au service de la reconstruction du lien social dans des zones géographiques frappées par l’anomie [4] – quartiers sensibles, zones rurales [5]...

Quels sont les avantages de ce nouveau média par rapport aux autres ? Une telle reconstruction peut-elle s’appuyer sur le développement de l’économie non-marchande et de l’économie sociale et solidaire ? Autant de questions que cette recherche-action entend explorer. L’article est suivi d’une courte réflexion sur les implications de cette recherche-action sur la problématique de l’usage collectif d’une technologie.

Problématiques soulevées par l’usage d’Internet

Les problématiques soulevées par Internet, en tant qu’outil de communication, s’articulent généralement autour de trois grandes thématiques.

- La première concerne les modalités de fonctionnement et d’appropriation de l’outil proprement dit : « quelle gouvernance et quelle régulation faut-il pour Internet [6] ? », « quel doit être le rôle des pouvoirs publics dans le contrôle d’Internet [7] ? », « quelles doivent être les licences des contenus qui y circulent et des outils qui assurent son fonctionnement ? », « faut-il introduire des dispositifs techniques permettant de limiter l’accès au réseau [8] ? », etc.
- La seconde concerne plus spécifiquement la finalité de l’outil et les usages qui peuvent en être faits : « Internet peut-il renforcer la démocratie dans le jeu politique [9] ? », « favorise-t-il, ou au contraire appauvrit-il, le lien social ? », « la finalité d’Internet n’est-elle pas de plus en plus pervertie par une logique marchande ? », etc.
- Enfin, la troisième thématique porte sur la gestion de l’infrastructure matérielle qui permet le déploiement d’Internet : « est-il possible de rendre l’industrie informatique moins polluante ? », « comment limiter la consommation énergétique des serveurs et postes informatiques individuels », « quel est le support de réseau le mieux adapté pour le développement d’Internet dans des espaces ruraux et/ou sous-développés (Wi-Fi, WiMAX, réseaux sans fil communataires, offres ADSL ou SDSL [10]...) », etc.

S’agissant de la première question, les apports théoriques des mouvements pour le logiciel libre, la culture libre, les standards ouverts et de l’Internet libre, mais aussi les apports concrets, sous la forme de logiciels, de réseaux ouverts ou de contenus culturels, offrent un ensemble de réponses qui nous semblent globalement satisfaisantes [11]. Elles sont articulées autour de grands principes directeurs comme l’ouverture, la gratuité et la transparence. Mais il n’en va pas de même pour la question de l’informatique matérielle et de celle des finalités d’Internet.

Les problèmes de l’informatique immatérielle et des finalités d’Internet

En effet, il devient clair aujourd’hui qu’Internet nécessite, pour son fonctionnement, une part croissante et très importante d’énergie [12]. Cela inclut l’énergie utilisée et la pollution engendrée aux différents stades du cycle de vie des matériels informatiques (extraction des minerais, production, pollution à l’usage, destruction et recyclage, etc.) [13].

De même, les problèmes liés aux finalités d’Internet sont dans une large mesure irrésolus. Trois d’entre eux sont généralement mis en avant.
- Le premier est qu’Internet conduirait : au niveau collectif, à une dégradation du lien social, renforçant de ce fait, l’anomie qui pèse sur les sociétés contemporaines [14] ; au niveau individuel, à des troubles psychiques et comportementaux nécessitant parfois une prise en charge médicale [15]. L’idée de fond qui sous-tend ces approches « cliniques » étant que le lien virtuel ne peut se substituer au lien social réel.
- Deuxièmement, Internet serait de plus en plus asservi à une logique marchande. De ce fait, il s’éloignerait progressivement de sa forme initiale (la pratique de la gratuité, notamment) et de ses objectifs initiaux (élaborer un outil de communication ouvert à tous).
- Enfin, troisième problème, Internet servirait à des individus dont les finalités sont illégitimes (terrorisme, cracking, téléchargement illégal, pédophilie, etc.).

Il faut noter que les partisans de l’informatique libre, pourtant prompts à défendre l’éthique du logiciel libre, ont majoritairement délaissé la question des finalités, et dans une large mesure, celle de l’informatique matérielle. S’agissant des finalités, l’argument avancé est généralement le suivant : ce n’est pas l’ouverture, ou encore la nature et la transparence de l’outil Internet qui doivent être remises en cause, mais les comportements des acteurs incriminés. Au même titre que l’outil « téléphonique » n’est pas « responsable » des conversations illégales qu’il permet. Autre analogie, une agence postale n’a pas à connaître le contenu des lettres qui circulent entre ses usagers. Enfin, le mécanicien, ou le constructeur de voitures, ne sont pas responsables du mauvais usage que font les conducteurs de voiture. Par conséquent, Internet étant avant toute chose un outil de communication, il faut se focaliser en priorité sur la façon dont il est approprié, et si possible de façon démocratique et transparente, et non sur les usages qui peuvent en être faits.

Quant à l’informatique matérielle, c’est la privatisation de l’outil informatique qui pousserait à la croissance énergétique et matérielle. En extrapolant sur le discours des partisans du logiciels libres, l’informatique propriétaire qui cible les consommateurs finals a besoin d’une rotation fréquente des matériels informatiques et des logiciels. Aussi évolue-t-elle vers des solutions toujours plus gourmandes en énergie et en matériel. À l’inverse, les partisans de l’informatique libre font valoir qu’ils ont développé des solutions logicielles adaptables, qui fonctionnent très bien sur de « vieilles machines », et qui sont peu gourmandes en énergie (l’environnement sobre du « geek »). Autre aspect, les acteurs de l’informatique propriétaire, et notamment les opérateurs réseaux, ont choisi des solutions techniques – comme l’ADSL au lieu du SDSL, ou encore, les moteurs de recherche centralisés – qui favorisent des comportements énergivores et fortement hétéronomisants [16], et limitent, à l’inverse, des pratiques plus respectueuses de l’environnement et plus autonomes comme le partage horizontal de ressources (contenus, bande-passante, espace de stockage, etc.).

Cependant, quelque soit l’argumentation avancée, il est clair que sur le fond, le positionnement de la communauté informatique du libre, s’inscrit dans la continuité de l’idéologie techno-scientifique dominante : à savoir, les concepteurs et les développeurs d’un outil ou d’une technologie ne sauraient être tenus responsables des applications qui peuvent en être faites, et de l’impact matériel et écologique qui découle de ces applications. Mais cette position rencontre aujourd’hui de sérieuses limites.

Tout d’abord, la croissance spectaculaire de l’informatique et de la consommation de produits électroniques, cela même dans les pays « sous-développés », commence à poser de réels problèmes sanitaires. Ce qui pourrait, à terme, compromettre le développement d’Internet.

Ensuite, la production de matériel informatique est de plus en plus lourde et complexe. Elle pourrait donc créer, au final, des déséquilibres géopolitiques, fragilisant des pays qui ne sont pas capables de développer eux-mêmes leurs propre industrie informatique. On conçoit en effet que si les problèmes de dépendance se posent à propos des brevets informatiques, il en va de même pour le matériel informatique [17].

Enfin, la question des finalités ressurgit dès qu’elle interfère avec la politique de régulation de l’outil Internet. Par exemple, la traque des terroristes sur Internet, ou l’utilisation d’Internet à des fins de piratage, justifient un filtrage croissant d’Internet par les gouvernements qui renforcent ainsi indirectement la concentration des opérateurs réseaux et des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) [18].

Mise en place d’une recherche-action pour un Internet citoyen.

En résumé, la problématique théorico-pratique qui alimente les réflexions autour d’Internet s’articule autour de trois questions de recherche principales.

- Trouver une architecture réseau qui réponde à certains critères éthiques et écologiques modernes : minimiser la consommation énergétique et la quantité de matériel nécessaire (en partageant les postes inutilisés par exemple), utiliser du matériel fabriqué dans des conditions décentes, faire appel à des FAI respectant certains critères (taille raisonnable, concentration limitée des acteurs, profits limités), mettre en place un réseau réellement décentralisé et fondé sur l’autonomie, etc.
- Utiliser des outils logiciels et des contenus numériques qui répondent aux critères éthiques définis par la culture et l’informatique libre : licence libre, ouverture, transparence, démocratie directe.
- Faire en sorte qu’Internet soit utilisé, au moins en partie, pour des finalités qui ne sont pas nécessairement marchandes ou institutionnelles ; et faire en sorte qu’il pallie aux maux qu’on lui attribue habituellement : dégradation du lien social, atomicisation de la société, marchandisation de la vie privée (avec les blogs), etc.

Au risque de nous répéter, étant donné le caractère très expérimental des recherches auxquelles conduisent ces questions, elles ne sauraient trouver, selon nous, une réponse adéquate ailleurs que dans le cadre de la recherche-action. La recherche sociologique classique se limiterait en effet à explorer des solutions déjà existantes. Or, dans un contexte à ce point marqué par l’innovation, la frontière du champ des possibles est sans arrêt repoussée, et elle ne saurait donc marquer une limite à l’investigation scientifique. Qui plus est, il est peu probable qu’une modélisation, aussi fine soit-elle, réussisse à prendre en compte tous les aspects d’une situation sociale aussi complexe. Celle-ci faisant intervenir simultanément des paramètres culturels, éthiques, sociaux, techniques et économiques. Ajoutons qu’une recherche-action de type participative [19], conviendrait aux exigences d’appropriation collective [20] et démocratique de l’outil ; et également, à la recherche de la production de finalités diverses, responsables et partagées par les citoyens qui s’investiraient dans la recherche-action.

Concrètement, la recherche-action aurait pour finalité de répondre aux différentes questions posées par le déploiement d’Internet, en tentant d’y apporter une réponse concrète en terme de faisabilité et de prévisibilité – prévisibilité dans la mesure où les modèles qui fonctionnent pourraient être reproduits ailleurs [21]. Mais si la pertinence de ces questions ne peut se dévoiler pleinement qu’au fur et à mesure que progresse la recherche-action – en même temps que de nouvelles questions apparaissent – il est d’ores et déjà possible de définir quelques grandes lignes d’actions qui répondent aux problématiques prédéfinies, cela sur la base d’expériences déjà réalisées, ou sur une base plus spéculative.

La question de l’architecture matérielle et de l’appropriation collective de l’outil

Examinons en premier lieu la question de l’architecture matérielle. On pourrait tout d’abord penser qu’elle ne peut trouver de réponses qu’au niveau macro-politique, à travers une réglementation ciblée de l’industrie informatique et des opérateurs réseaux. Néanmoins, les contraintes qui se jouent au niveau international font intervenir des forces économiques difficilement maîtrisables, et quasiment impossibles à atteindre dans le cadre d’une recherche-action. De plus, il semble qu’elles empêchent les pouvoirs publics de légiférer dans le bon sens. Globalement, l’orientation politico-idéologique de cette décennie va en effet vers la satisfaction des intérêts des grands groupes industriels et des lobbies, et vers un contrôle accru de l’outil Internet, au détriment des intérêts directs des citoyens [22]. Aussi, à défaut de pouvoir trouver une réponse macro-politique, la question ne semble pouvoir être résolue qu’à un niveau plus restreint. Par exemple, au niveau d’un réseau associatif, délimité par les centres d’intérêt communs qui unissent les coopérants ; ou encore, au niveau d’une zone géographique restreinte, par exemple, un village, un quartier ou une ville [23].

Et de fait, il existe déjà diverses initiatives qui permettent un raccordement au réseau tout en s’appuyant sur des critères éthiques.

- L’acquisition de postes informatiques recyclés, ou respectueux de l’environnement. Ce qui peut se faire, à titre d’exemple, en partenariat avec des acteurs de l’économie sociale comme Emmaüs [24].
- La connexion partagée, soit sous la forme d’un réseau sans fil communautaire [25], soit sous la forme de connexions xDSL partagées.
- Le recours à des FAI locaux et/ou associatifs [26].
- La création de salles auto-gérées, dédiées à un accès gratuit à Internet et à des postes informatiques [27].

Toutes ces mesures gagneraient à être mises en place sur des espaces géographiques restreints puisqu’en effet, elles pourraient alors bénéficier de l’appui des collectivités territoriales (communes, voire intercommunalité), et du tissu associatif local. Il n’est pas irréaliste, en effet, d’envisager la création de FAI locaux, portés par les acteurs économiques et politiques locaux.

Les avantages pourraient être de divers ordres, mais on peut d’ores et déjà mentionner les suivants :

- Une plus grande égalité d’accès à Internet au sein d’une zone géographique donnée.
- L’acquisition d’un outil pour les communes, permettant de sensibiliser la population aux enjeux économiques et écologiques de l’Internet.
- Des gains financiers, liés aux partages des connexions, de la bande-passante, et pourquoi pas, d’espaces de stockage [28].
- Des débouchés économiques, avec la présence éventuelle d’un personnel chargé d’assurer la maintenance du réseau – bien qu’une maintenance collective et partagée puisse présenter également un grand intérêt, en accroissant l’autonomie de certains usagers.
- Des débouchés économiques liés aux opportunités que propose Internet.
- Des opportunités offertes à la population locale pour apprendre à utiliser l’outil informatique (système d’apprentissage qui pourrait être collectif et s’appuyer sur le modèle des GUL [29]).

Il va de soi, par ailleurs, que la mise en place d’une telle infrastructure réseau serait parfaitement compatible avec les exigences posées par les partisans du logiciel libre – qui concernent la question de l’appropriation collective de l’outil, quelque soient les finalités. En effet, les logiciels libres sont généralement parfaitement adaptés pour gérer les infrastructures réseau. Et il faut ajouter, à cet endroit, que la mutualisation des compétences et des apprentissages dans le cadre d’un projet intercommunal, aurait pour effet de réduire les couts de maintenance. Naturellement, la « gratuité » potentielle des licences libres réduirait également les couts à la charge des communes ou des particuliers.

En bref, on peut espérer que cette appropriation collective irait vers un « service public citoyen » de qualité, en grande partie « auto-géré » par l’intercommunalité, et dont bénéficieraient les citoyens. Ceux-ci joueraient à terme, un rôle d’acteurs-utilisateurs, participant au fonctionnement du réseau et l’utilisant pour leur propres fins. Les acteurs de ce réseau citoyen pourraient offrir les compétences acquises à d’autres acteurs intéressés ; et participeraient, faisant cela, au développement du logiciel libre et à la diffusion d’innovations qu’ils auront pu développer par ailleurs [30]. Enfin, une initiation à l’informatique libre, comme vu plus haut, offrirait aux habitants la possibilité de choisir en pleine connaissance de cause entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires.

La question des finalités : la reconstruction du lien social

Si une telle architecture matérielle et immatérielle irait dans le sens d’une appropriation collective et éthique de l’outil Internet, elle n’apporterait pas pour autant de réponses à la question des finalités d’Internet. Il faudrait donc, pour cela, y superposer des systèmes socio-techniques spécifiques. Envisageons lesquels diminueraient, voire inverseraient, les aspects négatifs liés à l’usage d’Internet.

Tout d’abord, pour rappel, Internet est souvent accusé de dénaturer, ou même de détruire le lien social. À cela, il est possible de rétorquer que l’anomie qui caractérise la société contemporaine, notamment dans les zones rurales, est antérieure à l’apparition d’Internet. La cause de cette anomie provient plus sûrement du développement industriel entamé dès le XIXe siècle, que d’Internet. Au contraire, en examinant objectivement la situation, il s’avère qu’Internet apporte plutôt un « vent d’air frais » dans les zones isolées, puisqu’il fournit un espace d’échange culturel interactif qui y fait souvent défaut. Reste à savoir si l’accès à cet espace est réellement pertinent dans des zones géographiques où c’est justement l’isolement qui permet la préservation de certains traits culturels. Mais nous rejoignons ici la question plus générale du développement, qui, si nous la suivions, nous emmènerait trop loin [31]. En revanche, dans les zones géographiques où la question de l’acculturation est moins pertinente que celle de l’anomie, Internet peut apporter des outils de reconstruction du lien social efficaces.

Ses potentialités sont en effet nombreuses. Par exemple, en développant un portail de communication participatif, fondé sur des outils interactifs – comme les wiki, les forums, les CMS –, les communes, ou les quartiers, peuvent mieux structurer et communiquer leurs animations culturelles et favoriser l’engagement des citoyens dans les activités collectives. Cet engagement peut de plus se faire à un niveau élevé de participation. En effet, les initiatives peuvent être prises directement par les citoyens, et ils peuvent s’investir directement dans la gestion de ces activités collectives.

Il y aurait donc à inventer, à cet endroit, un nouveau système de gestion de l’espace public, garantissant un investissement plus élevé et mieux partagé des acteurs dans le bien commun. Par exemple, on pourrait imaginer une liste où seraient répertoriés les tâches à faire dans la commune, les projets, les manifestations, les requêtes. Cette liste serait ouverte à tous, dans le sens où chacun pourrait venir la compléter. Parallèlement à cela, une liste permettrait à ceux qui le veulent, bénévolement ou de façon rémunérée, de participer aux projets ou aux actions collectives. Chacun pourrait alors tenter de faire valoir son projet, indépendamment des clivages politiques ou électoraux. Et il pourrait alors rencontrer plus aisément des personnes proches géographiquement, qui partagent les mêmes centres d’intérêt. Par exemple, des groupes de semeurs volontaires pourraient substituer à la gestion administrative des espaces verts, souvent polluante et coûteuse, une appropriation collective, artistique et écologique des friches et espaces publics. Quant aux conflits entre projets, ils pourraient être résolus par vote, ou par des discussions conduisant à un consensus.

Un tel système participatif conduirait très probablement à un engagement accru des acteurs dans la prise en charge de leur lieu de vie. De plus, les manifestations et les actions collectives qui en découleraient, constitueraient des points de ralliement qui redynamiseraient le lien social aux sein de zones où il est fortement appauvri – suite aux conséquences du développement ou de l’exode rural. Et, point important, la possibilité de se rencontrer dans un premier temps par Internet, pourrait être le point de départ à la construction de relations plus durables au sein de l’espace physique réel. Par ailleurs, la prise en compte des voix des minorités et des personnes isolées, voire des personnes isolées ou discriminées – qui pourraient éventuellement s’exprimer anonymement – aurait pour effet de renforcer l’attention portée vers elles.

En résumé, un tel système participatif aurait plusieurs fonctions :

- Accroître l’engagement des acteurs dans la gestion de l’espace public.
- Faciliter le déploiement de nouveaux projets et de nouvelles initiatives.
- Permettre le regroupement de personnes qui présentent les mêmes centres d’intérêt.
- Dynamiser le lien social à travers la réalisation d’actions collectives (manifestations culturelles, création de skate-parc, organisation de fêtes, etc.).
- Réinsérer les personnes isolée ou marginalisées à l’intérieur d’une communauté.

Autre finalité : le développement de systèmes d’échanges non-marchands

Examinons désormais le deuxième aspect critique d’Internet. Celui-ci servirait de plus en plus à des fins mercantiles. En premier lieu, il paraît important de souligner ici que c’est loin d’être évident. En effet, s’il est vrai que des services marchands ont vu le jour sur Internet, et que toute entreprise moyenne qui « se respecte » (ou presque) a aujourd’hui son site Internet, il n’en demeure pas moins qu’une partie considérable des échanges sur Internet sont non-marchands. Que dire en effet des groupes de discussion, des forums, des blogs, des sites persos, qui constituent la toile de fond d’Internet ? Le problème, à cet endroit, c’est d’une part, qu’il est très difficile de quantifier la part du marchand et du non-marchand sur internet (sur quels critères se fonder : l’espace de stockage ?) ; et d’autre part, que la critique du « tout-marchand » a tendance à occulter le fait qu’Internet sert aussi de support à l’économie non-marchande (de plus en plus rares sont les associations qui n’ont pas leur site Web) et anti-marchande (Indymédia, qui s’appuient sur des groupes de discussion locaux [32].
- Des système d’échanges locaux (SEL).
- Des systèmes facilitant la mise en place de zones de gratuité et des « vide-greniers non-marchands ».
- Des « systèmes de partage », permettant de mutualiser et de partager des biens courants : appareils électro-ménagers, voitures, vaisselle, etc.
- Des systèmes de prêts gratuits, garantissant légalement la traçabilité et l’état des matériels qui circulent.
- Des lieux d’échanges culturels, où pourraient notamment être stockés (à faible coût), des contenus culturels en licence libre, facilitant ainsi leur diffusion. Ces lieux pourraient également servir à organiser des manifestations culturelles gratuites – à l’intérieur ou hors du lieu.
- Des réseaux ouverts d’échanges ou de dons gratuits de services, de savoir et de savoir-faire, avec la mise en place probable d’ateliers participatifs.

Assurément, un regard anthropologique critique ne manquerait pas de souligner que de tels systèmes d’échanges et de dons risqueraient de se heurter aux systèmes de dons et d’échanges pré-existant, voire de les détruire ou de les dénaturer. Cela étant, dans les zones rurales où l’anomie est très élevée, il est certain que ces systèmes ont atteint leurs limites, quand ils n’ont pas été complètement anéantis... Par ailleurs, les technologies du développement ayant généralement eu pour conséquence la destruction ou la transformation brutale du lien social (voiture, télévision, technologies de confort), espérons qu’on ne puisse qu’approuver l’idée d’expérimenter – pour une fois – une technologie en tentant de « bien l’utiliser » – au sens où le préconisait Ivan Illich [33] –, c’est à dire ici, en l’utilisant pour renforcer et non affaiblir le tissu social local.

Avantages et inconvénients de l’outil Internet

Concrètement, quel serait l’apport des outils informatiques en réseau à ces systèmes, qui, il faut bien le reconnaître, pourraient s’appuyer sur d’autres supports de communication : communication papier, communication de face à face, communication téléphonique, etc. ? Il paraît important de bien le spécifier pour, d’une part, délimiter le champ à l’intérieur duquel ces outils informatiques peuvent être efficaces – car ils peuvent aussi être mal utilisés –, et d’autre part, bien mettre en relief leurs différences avec les autres outils de communication.

- L’interactivité. Les réseaux informatiques, à la différence des médias papiers classiques permettent une interactivité forte : la consultation d’une information peut s’accompagner de commentaires, voire, dans le cas des wikis, d’une modification de l’information. Cette interactivité permet une plus grande fluidité des communications, utile dans la mise en place de projets collectifs, et notamment de réseau de partage et de prêts.
- L’horizontalité et la décentralisation. A la différence de médias papiers ou de médias comme la radio, Internet permet à tout le monde de devenir facilement émetteur et donc de toucher un large public. Ajoutons qu’il a également autorisé la décentralisation de nombreux outils de traitement de l’information (outils de stockage, outils statistiques, outils de recherche, etc.). Ce qui permet à n’importe qui de faire valoir ses idées et de les exploiter, rejoignant en cela le droit de tenir une assemblée et de diffuser ses idées, évoqué par Ivan Illich dans son célèbre ouvrage Une société sans école. L’horizontalité intervient aussi dans la constitution de réseaux d’échanges non-marchands, en facilitant les échanges décentralisés.
- L’archivage. A la différence du support oral, l’information peut être stockée à faible coût. Bien que ce ne soit pas nécessairement le cas (les communications [34] ne sont généralement pas archivées). Cette propriété peut être très utile à différents niveaux : les bonnes idées sont gardées en mémoire et peuvent être réutilisées par la suite ; l’information devient constamment disponible, ce qui peut améliorer la transparence en assurant une diffusion des discussions relatives aux décisions collectives ; et enfin, dernier point fondamental, cela facilite grandement le fonctionnement des systèmes qui nécessitent une bonne traçabilité des objets. Un système de prêt gratuits pourrait par exemple s’appuyer un listing des prêts entre membres du réseau, indiquant à celui qui souhaite emprunter qui est le possesseur temporaire du bien. L’usage de l’informatique est d’ailleurs déjà fréquent dans les SEL, où il est utilisé pour gérer les flux de monnaie et les échanges de services [35].
- Le faible coût d’usage. L’usage d’Internet est relativement peu coûteux – économiquement parlant –, ce qui constitue une différence notable avec le support papier, et assure une égalité dans l’accès au média.
- La disponibilité. L’espace d’expression est constamment disponible, ce qui permet de concilier les différents emplois du temps des personnes qui souhaitent communiquer. Cette constante disponibilité assure une meilleure expression et communication des idées.
- La transparence. La transparence des communications, qui est rendu possible sur Internet permet dans certains cas de limiter des dérives qui peuvent toucher les organisations et notamment les associations : décisions prises en petit comité, règlements « parachutés », etc.
- L’anonymat. Comme vu plus haut, l’anonymat, qui n’est pas naturel, dans des systèmes de communication de face à face, a certains avantages. Il permet notamment de « désinhiber » ceux qui n’osent pas, en temps normal, exprimer leurs opinions ou leurs revendications.
- La diversité des supports. Internet englobe potentiellement plusieurs supports de communication : radios, téléphone, textes, vidéos, photos, visio-conférence... Cette diversité permet d’une part, d’adapter le support au contenu, et d’autre part, d’adapter le support aux compétence des personnes souhaitant s’exprimer. Grâce à un tel système, il est alors plus facile pour des analphabètes d’exprimer leurs idées. Ce qui rejoint, encore une fois, les spéculations d’Ivan Illich sur la nécessité de développer des systèmes de communication fondées sur la transmission orale différée dans le temps – il voulait à l’époque utiliser les magnétophones à cet effet [36].
- L’ouverture. Potentiellement, les espaces d’expression et de coordination peuvent être ouverts à tous. Pour peu que l’infrastructure matérielle examinée plus haut soit mise en place.

Toutes ces propriétés des réseaux informatiques ouverts et décentralisés en font un outil précieux pour la reconstruction du lien social dans les zones fortement marquées par l’anomie. Néanmoins, il est clair que le média n’est pas exempt de défauts. Tout d’abord, il ne peut remplacer la richesse, l’intensité et les effets corporels et psychiques des communications en face à face. Ensuite, il n’est efficace, à la vue de la problématique que nous nous sommes fixés, qu’à la condition qu’il soit utilisé convenablement et à des fins non-marchandes. Or, au risque de nous répéter, il peut être voué à des usages bien différents. Tout dépend donc, ici, de la volonté des acteurs. Enfin, l’outil renforce l’hétéronomie, au moins au niveau communicationnel. C’est à dire que son usage collectif nécessite le raccordement à un système technique, pour reprendre les termes de Jacques Ellul [37], qu’une petite communauté ne peut maîtriser que très partiellement, étant donné sa haute complexité. Ce qui est une différence très nette, soulignons-le bien, avec d’autres supports de communication, comme la communication orale et la communication papier.

Perspectives de la recherche-action

Les perspectives ouvertes par une telle recherche-action seraient de différents ordres. Tout d’abord, en cas de réussite, elle conduirait à élaborer un modèle d’appropriation collective et citoyenne d’Internet, qui pourrait être reproduit ailleurs – adapté en fonction, bien sûr, du substrat culturel et du contexte. D’autre part, les difficultés rencontrées dans une telle recherche-action mettraient en relief les limites posées par ce genre de projets. Ensuite, elle apporterait probablement des aspects théoriques et expérimentaux intéressants en ce qui concerne la sociologie de la communication. Enfin, elle s’inscrirait à l’intérieur d’une réflexion plus vaste sur l’usage collectif d’une technologie, ou d’un outil, et de la maîtrise de ses effets sur le corps social, ou plus modestement, sur une communauté géographiquement localisée.

Sur ce dernier point, il est clair que les questions relatives à l’usage de l’Internet rejoignent de près celles qui sont relatives à d’autres outils – au sens large du terme – : voiture, télévision, maison, etc. Donc, en quoi cette recherche-action apporterait une réflexion et des résultats inédits ? Bien qu’il soit difficile d’anticiper une réponse, il faut d’emblée souligner qu’Internet présente une différence significative avec d’autres outils : il a été construit à ses débuts sur les bases d’une utopie, celle de l’« anarchisme rationnel », développé notamment par Norbert Wiener [38]. Ses caractéristiques techniques ont donc en partie été pensées sur la base d’une conception utopique de la société. Certes, il est peut-être vrai que ce discours utopique masque aujourd’hui des intérêts et des réalités économiques et politiques sous-jacentes plus pragmatiques (sécurité nationale, débouchés économiques, industrie informatique, etc.) ; mais sa prévalence permet en tous les cas de comprendre en partie, pourquoi, sociologiquement parlant, Internet est le lieu où se rencontrent et où prospèrent des mouvements sociaux porteurs d’utopies très diverses, allant des mouvements alter-mondialistes, au hacktivisme, jusqu’aux mouvements luttant pour un renouvellement de l’espace rural.

Cette mise en perspective historique autorise un premier regard réflexif sur cette recherche-action. Il faut en effet garder à l’esprit que celle-ci s’inscrit dans un mouvement de fond, qui est chargé de l’imaginaire et des mythes qui entourent Internet, et qui lui confèrent une dynamique et une teneur si particulière. Pourquoi en effet, ne pas effectuer une recherche-action sur l’usage de la voiture – et plus généralement des véhicules terrestres motorisés : camions, camping-car, motos ? Peut-être précisément parce que l’imaginaire qui entoure les véhicules terrestres motorisés est moins chargé d’espoirs que celui de l’informatique en réseau. Ou du moins, les utopies des années 70 qui entouraient la voiture, comme l’auto-stop, la « deudeuche à fleurs », la liberté du motard (magnifiée dans le film Easy Riders) et le « Van Wolkswagen », se sont effritées devant le principe de réalité. En se démocratisant, la voiture est devenue source de très nombreuses nuisances (pollution, destruction du commerce de proximité, invasion des centres urbains par les engins motorisés, etc.) ; la technologie et son usage ont été presque entièrement appropriés par le marché (les trajets en voiture constituent une part notable de ce qu’Ivan Illich appelle le travail fantôme [39]) ; quand aux aspects ludiques, ils se sont normalisés et standardisés au point de former à leur tour de nouveaux marchés, eux-mêmes source de nuisances.

Pour conclure, si la sociologie et l’économie classiques ont bien sûr un rôle à jouer pour mieux comprendre les différentes modalités d’usage d’un outil ou d’un bien, l’imaginaire qui l’entoure, les nuisances qu’il génère et les forces économiques qu’il met en jeu, la comparaison entre deux technologies, la voiture et l’informatique – l’une étant arrivée à maturité et l’autre en étant encore à un stade de développement récent –, montre que la recherche doit s’engager dès le départ au delà de la simple observation si elle veut tenter de mettre en oeuvre des solutions socio-techniques qui limitent les nuisances et les dérives qui entourent l’usage et l’appropriation d’un outil. Mais cela suppose à l’évidence de sortir des représentations et règles d’usage dominantes – comme la propriété privée – qui se sont élaborées autour de ces biens ou technologies. Par exemple, pour changer de domaine, comment espérer solutionner à long-terme les problèmes liés à l’usage de la terre (logements et agriculture industrielle), sans explorer, concrètement ou par la voie de la spéculation, de nouveaux rapports symboliques et pratiques à la terre ? Les expériences faites par les semeurs volontaires, par les adeptes de la permaculture, par les ramasseurs de plantes sauvages, par les jardins solidaires, les expériences au sein des CDC [40], sont autant d’exemples qui, nous semble-t-il, vont dans ce sens. C’est donc peut-être en étroite association avec ces mouvements porteurs d’innovation sociale, parfois déviants ou marginaux, que la recherche-action devrait pouvoir avancer, si elle veut agir efficacement sur le réel et produire des résultats scientifiques puissants. Et réciproquement, il faut espérer qu’associer la rigueur scientifique, les méthodes et l’éthique de la recherche-action, à de telles expérimentations sociales, puisse renforcer leur légitimité, et par là même, leur poids économique et social.

Article rédigé par Benjamin Grassineau [41]

Benjamin Grassineau, Redynamiser le lien social par l’économie sociale et solidaire via un réseau Internet citoyen, Juin 2009.
Copyleft : cette oeuvre est libre, vous pouvez la copier, la diffuser et la modifier selon les termes de la Licence Art Libre.

Posté le 30 juin 2009 par Recyclage
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Statut des œuvres publiques vis-à-vis du droit d’auteur et des droits voisins : Perspective de Wikimédia France

Une contribution de David Monniaux et Florence Devouard faite au nom de wikimédia france lors des assises du numériques (licence GFDL)

adresse orginale de l’article

 : http://meta.wikimedia.org/wiki/Statut_des_%C5%93uvres_publiques_en_France

Wikimédia France, association de droit français selon la loi de juillet 1901 dont les objectifs sont la diffusion de la connaissance libre et la promotion et le soutien des projets hébergés par la Wikimedia Foundation, considère comme très positif le lancement d’un plan de développement de l’économie numérique par M. Éric Besson, secrétaire d’État au développement de l’économie numérique. Les 27 pistes de travail indiquées dans ce plan sont intéressantes, mais nous souhaitons néanmoins proposer 6 mesures pour une politique nationale de valorisation des œuvres publiques.

En cette période de mutation des médias et de montée en puissance des communications électroniques, l’hésitation et la fermeture caractérisent les politiques de la France concernant les œuvres culturelles publiques. Ces politiques, sur le plan international, ne contribuent pas au rayonnement de la France, et sur le plan intérieur, ne résorbent pas la fracture culturelle, voire l’étendent.

La politique du gouvernement américain a été de diffuser le plus largement possible ses documents, notamment ceux décrivant ses performances aérospatiales. La conséquence est connue : omniprésence de l’action américaine dans les médias et la fiction, tandis que les organismes européens sont moins connus du grand public — le grand public connaît la NASA, mais le CNES ou l’ESA mériteraient d’être plus connus. La diffusion culturelle, quant à elle, évolue rapidement. Plusieurs grandes collections anglo-saxonnes (Library of Congress, Smithsonian Institution...) ont décidé de mettre des documents libres à disposition du public... Attendons-nous que, là aussi, ils soient repris partout avant de déplorer leur omniprésence ?

Nous proposons un changement radical d’optique, visant à ce que les difficultés de décision de l’administration ne puisse plus bloquer les usages ouverts, notamment sur Internet.

Alors que la diffusion restreinte et verrouillée est la règle, et la diffusion libre l’exception, nous proposons que la liberté soit la règle et la restriction l’exception. Nous proposons que les institutions culturelles et scientifiques françaises, et notamment les musées, diffusent des reproductions d’œuvres sous des licences d’utilisation libres. Cette diffusion servirait à la fois les besoins du public, et le rayonnement de la culture française à travers le monde.

Nos suggestions

Nous pensons que la faiblesse de la politique française en matière de statut et de valorisation des œuvres publiques est l’absence d’une ligne directrice ferme et réaliste. Chaque organisme est en grande partie laissé à lui-même, y compris les organismes pour lesquels la diffusion de documents est une activité très accessoire, de sorte que les politiques menées manquent de cohérence et de clarté. À titre de comparaison, la force de la politique du gouvernement américain est au contraire sa simplicité. Toute politique qui suppose une action raisonnée de la part des organismes pour autoriser la diffusion ou la réutilisation de leurs œuvres souffrira de l’indécision et de l’inaction des administrations. C’est pourquoi nous suggérons d’inverser le processus : une administration devra, si elle le souhaite, prendre une décision motivée de ne pas autoriser la libre réutilisation de ses productions. Afin d’éviter que des administrations ne passent par réflexe sous ce régime sans pour autant exploiter les œuvres qu’elles gèrent, ce qui serait un pur gâchis, cette décision devra être effectivement suivie d’effet.

Plus précisément, nous suggérons les dispositions suivantes :

- Mesure 1. La règle sera simple : les documents produits par les organismes publics sont placés sous une licence libre, adaptée au droit français, donnant pour seule condition de réutilisation que l’œuvre soit clairement attribuée à ses auteurs et à l’organisme concerné (par exemple, une description d’une telle licence peut être trouvé sur le site des "Creatives Commons").

- Mesure 2. Un organisme qui voudrait déroger à cette règle devra obligatoirement fournir à l’Agence du patrimoine immatériel de l’État (APIE) un dossier justifiant d’un intérêt patrimonial réel. Ce dossier devra préciser les fonds susceptibles d’exploitation, les clients visés par la commercialisation, les modalités et tarifs de vente, ainsi que les recettes attendues sur trois à cinq ans. L’APIE pourra refuser les dossiers qui ne lui semblent pas correspondre à un projet économique sérieux. Sinon, elle autorisera l’exploitation pour une durée de cinq ans au maximum, au bout de laquelle le dossier devra être réévalué notamment au regard des bénéfices produits.

- Mesure 3. Chaque organisme, notamment ceux dérogeant à la règle de diffusion sous licence libre, devra indiquer clairement les conditions de diffusion et de réutilisation de ses œuvres sous la forme d’une licence choisie parmi une liste établie par l’APIE du patrimoine immatériel de l’État.

- Mesure 4. L’APIE réunira une liste courte de licences libres et de licences adaptées aux usages dérogatoires. Ces licences devront être fournies à la fois sous une forme résumée et sous un code juridique précis, qui évitera les formulations imprécises comme « commercial » sans précisions, ou encore « libre de droits ». Ces licences ne comprendront pas de clauses superfétatoires et sources d’insécurité juridique, comme des interdictions de formes d’utilisations qui sont de toutes façon punies par la loi française. Nous suggérons les licences Creative Commons « attribution » et « attribution, réutilisation à l’identique » en version française. Nous rappelons que les licences Creative Commons « usage non commercial » et « interdiction des œuvres dérivées » ne sont pas libres.

- Mesure 5. La possibilité d’une durée de droit d’auteur plus réduite (par exemple limitée à 20 ans) pour les œuvres produites par l’État et les organismes publics devrait être mise à l’étude.

- Mesure 6. Nous pensons que la France et le gouvernement français ont un rôle essentiel à jouer sur le terrain culturel. La culture française doit avoir la place qui lui revient sur Internet, et ce tant à destination du public français que des publics étrangers. L’exemple américain montre qu’une large diffusion d’images du domaine public ou « libres », de bonne qualité, dans un domaine conduit facilement à une bonne représentation sur Wikipédia et d’autres sites Internet. Ces images, sur des sites bien référencés dans les grands moteurs de recherche, constituent une forme efficace et peu coûteuse de promotion à l’échelle internationale. Nous suggérons donc que les institutions culturelles françaises, notamment les musées, diffusent sous des licences libres des reproductions d’assez bonne qualité de leurs œuvres. Ils pourraient dans le même temps garder sous des conditions plus restrictives leurs documents à meilleure résolution, qui sont utilisées pour posters, éditions d’art et autres documents à forte valeur ajoutée. Ces reproductions pourraient être placées sur Wikipédia et Wikimedia Commons, et, selon les règles de ces sites, porteront toutes une identification claire de leur provenance. Une telle action serait « gagnant–gagnant–gagnant » :

  • Les musées verront leurs œuvres présentées dans les biographies des artistes et dans les descriptions de courants artistiques. Leur renommée nationale et internationale ne pourra qu’en être accrue, ce qui constituera de fait une publicité gratuite pour eux.
  • Wikipédia sera enrichi grâce au contenu des institutions françaises.
  • Le public français et étranger aura un meilleur accès à la culture française.

Liens

  • Contact : info (AT) wikimedia.fr
Posté le 20 janvier 2009
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Article publié par Vecam issu de l’ouvrage "enjeux de mots", édité par C & F Édition

Expression citoyenne

par Michel Briand
L’« expression citoyenne » est d’abord une prise de parole, une expression à caractère public relative à la vie en société. Elle diffère en cela de l’expression personnelle, et à ce titre demande une plus grande attention dans l’organisation de la liberté, dans l’extension des « droits de la communication ».

Journaux, tracts, affiches, radios, discours, théâtre, poèmes, musique, télévision, cinéma, vidéos : les formes d’expression et les médias sont aussi variés que les moyens de communication. Il en va de même des types d’expressions : individuelle, associative, artistique, partidaire, forum, pétition, vote... qui reflètent la diversité des interventions au sein de la société.

Le mot « citoyen » est formé à partir de civitas qui désigne la cité, lui-même formé sur « civis » qui signifie citoyen, qui habite la cité. Le terme de « citoyen », intégré dans la Marseillaise, hymne national français, et employé durant la Révolution de 1789, est probablement plus fort et plus chargé d’histoire en France que dans d’autres pays où il est utilisé dans un contexte uniquement descriptif et fonctionnel.

La citoyenneté s’exprime historiquement sur un territoire, géographique ou symbolique (« citoyen du monde »). Elle se développe dans des sociétés ouvertes au sein desquelles peut se constituer un espace public. Outil essentiel de l’extension de la démocratie, l’expression citoyenne est l’expression individuelle ou ¬collective qui parle des relations aux autres, de la vie dans la cité et en société.

Expression citoyenne et gouvernance

Pour prendre sens dans la société, l’expression libre, non censurée, créatrice de mondes nouveaux doit pouvoir agir sur le réel. Ainsi l’expression est confrontée à une limite : celle de la décision et de l’action.

Les peuples, qui ont appris à lire et écrire et obtenu petit à petit l’extension des droits démocratiques, revendiquent aujourd’hui un droit de regard sur la manière dont ils sont gouvernés et une justification des décisions prises. C’est dans cette interaction avec la décision que l’expression citoyenne se confronte à la « gouvernance ».

- Comment assurer la continuité entre « expression citoyenne » et « décision citoyenne » ?

- Les sources d’information, condition préalable à l’expression, nécessaires à la formation d’une opinion sont-elles accessibles ?

- Comment assurer à l’expression une qualité argumentaire qui lui donne force et liberté ?

- Comment le décideur politique intègre-t-il ce qu’il entend monter de l’expression citoyenne ? La décision prendra-t-elle en compte ce qui aura été exprimé ?

Les usages de l’internet pour l’expression citoyenne ont déjà quelques succès, notamment en étant capables de relier les questions locales aux questions globales : aménagement de la ville, budget participatif, exclusions sociales, inégalités Nord-Sud, brevetabilité du vivant, Organismes Génétiquement Modifiés, droits et place des femmes..., autant de thématiques qui n’ont pris leur place au sein des sociétés ouvertes qu’au travers du débat et de l’expression citoyenne.

Une expression qui crée de l’identité

Á côté d’une fonction démocratique,par la confrontation des arguments, l’expression publique, l’expression d’un public, remplit aussi une fonction identitaire : s’affirmer face aux autres. Pour l’expression des publics éloignés, c’est souvent l’identité qui est un ressort de cette expression publique. Elle est le résultat d’un décalage entre l’image projetée par le groupe et l’image que le groupe a de lui-même. Stigmatisé, un groupe cherche à s’approprier ce stigmate et à l’inverser, ou tout au moins à en faire une ressource identitaire mobilisable.

L’expression citoyenne nous renvoie ici à une reconnaissance des personnes (individuelle et collective). Les capacités de l’internet à projeter cette revendication d’identité en font aussi une technologie qui construit du lien social.

Le jalon d’une démocratie participative

Du point de vue des habitants, cette demande de débat public argumenté, de reconnaissance des personnes pose les jalons d’une démocratie participative qui prolonge la démocratie représentative.

Accorder de l’attention à l’expression c’est aussi reconnaître l’importance des points de vue des citoyens.
Selon les modes de participation choisis, les formes d’expression varient :

- L’information est une expression descendante qui n’attend pas de retour.

- La consultation demande un avis qui sera comptabilisé (vote) ou synthétisé (enquête d’utilité publique).

- La concertation implique un dialogue qui puisse influer sur la décision.

- La co-construction fait appel à l’intelligence collective à l’expertise d’usage des citoyens pour co-produire aux côtés des experts et des élus dépositaires du pouvoir.

Cette dernière forme, assez rare aujourd’hui, est certainement la plus aboutie, mais aussi la plus exigeante et complexe de la démocratie participative.

L’expression citoyenne contestataire joue aussi un rôle de préservation de l’ensemble du système ¬démocratique en osant poser des problèmes souvent ignorés ou délaissés par les dirigeants.

Autour de l’expression citoyenne


L’expression citoyenne est synonyme d’une certaine liberté, acquise ou revendiquée. Les sanctions et menaces encourues pour des paroles et des écrits publics témoignent du caractère non démocratique d’une société, comme on le constate encore couramment dans de nombreux pays.

Les tribunes de personnalités, de responsables associatifs, d’opposants politiques à la majorité, ou l’expression d’organisations non gouvernementales, de réseaux militants, de mouvements sociaux font partie d’une expression citoyenne dans la mesure où elles sont des expressions de personnes, acteurs de la cité. Mais elles n’en constituent qu’une petite partie.

Il nous faut interroger la fonction symbolique de l’expression : qui se sent légitime pour parler ? Sur quelle base cette légitimité se construit-elle ? Nombre d’expressions utilisent un « nous » indéterminé qui prête à confusion.

Il ne suffit pas que quelques « citoyens » ayant accès aux médias de communication, aux lieux de débat s’autoproclament expression citoyenne pour que les conditions d’une expression citoyenne de qualité soient réunies. Si la liberté d’expression est la condition nécessaire de l’expression citoyenne, elle est loin d’être suffisante.

Rares sont les personnes qui prennent la parole ou la plume. En regardant autour de soi, chacun-e constatera que l’expression publique n’est pas facile pour la plupart des personnes. Poser des écrits sur la place publique n’est pas un acte anodin. Donner à voir et à débattre est déjà un acte politique, constitutif d’un projet (de vie ou de société), constitutif d’une identité (personnelle ou de groupe) et constitutive de trajectoires sociales.

De la parole publique à l’expression citoyenne

Ainsi, l’expression citoyenne ne va pas de soi, elle implique aussi un parcours, un accompagnement, un regard critique, une reconnaissance individuelle et collective des personnes.

Le chemin est long pour que l’expression citoyenne soit un droit effectif comme le vote. Un chemin qui passe d’abord par l’apprentissage, la formation à l’expression et par une mutation culturelle : l’intériorisation par le plus grand nombre du fait que cette expression est non seulement un droit mais aussi un ressort de transformation sociale.

Rares aujourd’hui sont les politiques publiques qui favorisent et accompagnent cette prise de parole.
C’est pourquoi l’expression citoyenne est non seulement une prise de parole, une expression à caractère public relative à la vie en société mais aussi le produit d’un accompagnement, d’un apprentissage. C’est l’ensemble d’un processus qui permet l’accès à la prise de parole des habitant(e)s d’un territoire, pour ce qui concerne la vie en société, dans une démarche ¬participative.

Cette idée de processus évoque une dynamique en construction, une organisation collective, une reconnaissance des identités collectives et individuelles qui restent à travailler par l’observation, la compréhension l’analyse et le rapprochement de situations. Dans quelles conditions sociales, quel contexte politique se développe l’expression citoyenne ? quels liens entretient-elle avec les démarches participatives mises en œuvre ?

Au sein de sociétés de l’information

Aujourd’hui l’expression citoyenne nous interpelle comme habitant de la ville et citoyen du monde explorant de nouvelles modalités du vivre ensemble. Alors que les frontières du local et du global se mêlent de plus en plus étroitement, les mutations liées à l’ère informationnelle se répercutent sur l’expression et la participation citoyenne.

Le numérique introduit plusieurs ruptures :

Le codage de l’information rend l’information reproductible : ce que je reçois est aussi disponible aux autres, ce que j’écris peut circuler ;

- La convergence numérique agrège au fil des progrès technologiques la possibilité d’échanges numériques de données, textes, photos, sons et images animées.

- Les formes de l’expression citoyenne se multiplient, permettant à chacun de prendre « parole » en fonction de ses meilleurs aptitudes ;

- Les réseaux électroniques connectent les personnes au delà des frontières par de multiples objets communiquants reliés entre eux par les ondes, les réseaux câblés ou téléphoniques. La censure locale devient impossible, l’information touche les diasporas, la citoyenneté locale se vit sous le regard du monde.

Les bouleversements du numérique

Jusqu’à peu, l’expression d’un individu était limitée par la portée de l’oral ou de l’écrit. L’avènement des médias de masse a démultiplié les capacités à recevoir l’information. On est loin de retrouver une telle extension pour qu’un citoyen ordinaire puisse accéder aux journaux, aux radios ou télévisions pour s’y faire entendre.
Les réseaux électroniques et les nouvelles cultures numériques ouvrent a contrario des possibilités inédites pour l’habitant « connecté » de la cité de s’exprimer et d’interagir avec la sphère sociale, publique et politique.

Si les laboratoires d’informatique ou de télecommunications sont au cœur de l’essor des innovations technologiques, les échanges entre personnes sont un élément essentiel du développement des usages. Les applications majeures de l’ère numérique, telles que mél, web, chat, pair à pair, blogs..., ont été inventées et plébiscitées au sein de communautés d’usagers.

La diffusion dans la société des outils numériques s’accompagne de l’émergence de nouvelles pratiques de communication. Les millions de sites du web ¬deviennent une source d’information concurrente des médias de masse. Dans un moment de débat politique, un blog, œuvre d’une personne, peut se hisser au même niveau de lectorat qu’un journal ou une radio, avec l’interactivité en plus. Sur un territoire local, un webzine s’affirme en contrepoint à l’expression municipale [1]. Des sites collectifs, à l’image d’Indymedia, le réseau d’information contestataire le plus connu, se placent en alternative de témoignage aux compte-rendus de manifestations ou d’événements.

Cette émergence, à côté des médias diffusés « un vers tous » (journaux, radios, télés ..), de médias distribués où c’est l’expression de personnes ou de collectifs qui prédomine, interpelle aujourd’hui les formes de la gouvernance. La diffusion rapide des informations à travers le monde permet l’organisation de mouvements d’opinions sous forme de réseaux inédits. L’accès à l’information contradictoire ouvre le débat et impose aux décideurs d’argumenter. La confrontation des idées accélère l’élaboration collective de propositions qui se posent en alternatives.

Lorsque le succès d’un média distribué vient de la qualité de ses contenus et de son animation, cela ne peut qu’interpeller les décideurs habitués à une diffusion hiérarchique au nom de leur fonction en direction de celles et ceux qui les ont directement ou indirectement mandatés. La participation est une culture en émergence qui a encore peu de place dans des sociétés largement organisées autour de la représentation et des mandats accordés ou octroyés.

Il est aussi nécessaire de s’interroger sur les valeurs d’usage des médiations par ordinateurs. Les articulations entre « agir localement et penser globalement », pertinentes dans le cadre des Nouveaux Mouvements Sociaux, ne fonctionnent que pour une frange limitée de la population.

En effet, les expressions par oral, par écrit, par gestes ne relèvent pas des mêmes habiletés ni des mêmes codes. Discuter sur un chat, envoyer un courriel sur une liste de diffusion, poster sur un forum, ouvrir un blog, écrire sur un site associatif, prendre la parole sur un site public, fabriquer une radio ou une vidéo : tout le monde ne dispose pas des mêmes outils culturels, intellectuels, cognitifs (sans parler de l’outillage technique) pour s’emparer des nouvelles formes d’expression. Étendre ces pratiques vers tous-toutes les citoyen(ne)s devient une tâche qui doit concerner tous les acteurs de l’expression citoyenne.

L’expression citoyenne questionne les médias traditionnels

Le succès des médias distribués témoigne aussi d’une défiance vis à vis des décideurs publics et des médias de masse. La diffusion des mêmes images sur toutes les chaînes de télévision, les textes interchangeables de la presse quotidienne alertent les citoyens actifs sur la concentration des médias de masse. Pourtant, on constate que les plus grands succès du P2P sont les mêmes que ceux du Top 50 !

Les médias distribués, reflet de pratiques sociales émergentes, peuvent aussi favoriser la répétition d’un modèle « qui marche » plutôt que son contournement pour inventer une autre manière de dire.

C’est ce mouvement en émergence que nous nous proposons d’interroger.

L’apport des réseaux numériques : de nouveaux possibles et leurs limites

Pour que l’expression existe, il lui est nécessaire de disposer de médias pour la difffuser. C’est ici que l’apport des outils numériques lève certaines barrières d’accès aux médias de masse quasi infranchissables hier pour un-e citoyen-ne ordinaire.

Il devient possible à partir d’un ordinateur connecté de publier un magazine d’information communal, de réaliser un site expert sur un sujet de société en débat, de relier rapidement des informations des 4 coins d’un pays ou de la planète. Le témoignage en provenance directe des acteurs devient un moyen essentiel de promouvoir une relation des événements qui prenne en compte tous les points de vue et toutes les situations. On a pu le voir lors des dernières catastrophes naturelles qui ont secoué le globe.

Mais sur les millions de blogs, très peu relèvent de l’expression citoyenne, l’immense majorité vise d’abord à l’expression personnelle ou au sein de petits groupes. Et comme pour les journaux de quartier, les publications associatives, les radios libres nous devons constater que l’écriture collective qui fait débat, qui relie les gens sur un territoire ou qui apporte du sens, concerne aujourd’hui très peu de gens. Les sites de publication dépassent rarement la centaine de rédacteurs, l’immense majorité des lecteurs ne franchit pas spontanément le pas vers la rédaction ou l’écriture de commentaires.

Garder une perspective ouverte

L’expression citoyenne est une activité en devenir, un projet. Ce qui nous importe aujourd’hui, c’est à la fois de s’appuyer sur les expériences qui vont de l’avant, et aussi de permettre un transfert du savoir-faire qui s’y développe vers les populations qui s’expriment le moins. Car les outils d’écriture collaborative ou les logiciels libres nous montrent que l’envie de participer au bien commun peut rassembler des milliers de personnes autour d’un projet coopératif.

Les médias distribués rendent possible la mise en mouvement de larges communautés qui s’impliquent pour co-produire des contenus habituellement diffusés par les structures publiques. Qu’il s’agisse des outils de bureau pour communiquer (Open Office, Firefox), d’encyclopédies (Wikipedia), de cartes, d’atlas (Open Geodata), de revues scientifiques (Appel de Budapest), de connaissances rendues accessibles (les sites de formation et d’auto-formation sur internet), de contenus pédagogiques (Open Courseware)..., les initiatives venant directement des individus et des groupes se multiplient en dehors des institutions qui en ont pourtant la mission. Toutes ces démarches qui nourrissent un patrimoine commun du savoir ne se vivent pas forcément comme politiques (parmi les contributeurs de wikipedia, nombreux sont ceux qui font ça par jeu, par passion...). Pour autant, elles participent de l’émergence de la nouvelle forme de l’expression citoyenne.

De la même manière, les artistes qui utilisent le multimédia participent de ce mouvement. La représentation numérique par le texte, l’image ou le son, le recours à la simulation, à la 3D, au sampling et au remixage, la multiplication des œuvres collectives, ouvertes aux interactions, démultiplient les champs d’investigation des artistes. Y compris, certains collectifs artistiques investissent ce champ d’expression en lui donnant une dimension politique.

Devant cette profusion d’expériences, de volontés, devant les difficultés rencontrées pour élargir le nombre des participants, tout un travail reste à faire pour interroger les multiples formes de l’expression citoyenne et les conditions de son essor.

Questions ouvertes

Les technologies de l’information et de la communication démultiplient les prises de parole possibles pour celles et ceux qui en possèdent les clés d’accés et d’usage. Pour qualifier l’expression citoyenne, pour élargir ses acteurs, il est nécessaire de s’interroger en permanence :

- Qui prend la parole ? (nombre, place sociale) , au nom de qui ?

- Pourquoi ? (en quoi se sentent-ils légitimes de le ¬faire ?)

- Comment ? (par quels médias, parole individuelle ou collective)

- Quel est le dispositif qui permet cette prise de parole (technique, cognitif...) ?

- Quel accompagnement le rend possible ? (initiation, médiation, formation...)

- Quelle prise en compte de cette expression dans la gouvernance ? (quels relais, quelle incorporation dans les processus démocratiques classiques)

- Quelle prise en compte des personnes naturellement éloignées de la prise de parole dans un souci d’équité ?

- Quelle différence entre « expression citoyenne » et « opinion publique » ? L’une est-elle le fruit de l’autre ?

Alors que les débats traditionnels concernant la « liberté d’expression » et le « droit à l’information » portent sur l’organisation sociale d’outils de diffusion de l’information (liberté de la presse), sur leur pluralisme (contrôle économique ou politique des médias) et sur la capacité des habitants d’une zone géographique (ville, pays, région,...) à accéder à une information indépendante, l’irruption de l’internet vient bousculer ce paysage.
Grâce aux médias distribués de l’internet, l’expression citoyenne questionne les formes d’organisation de la démocratie, en l’étendant vers plus de participation.

- Comment chaque habitant peut-il utiliser ce réseau pour communiquer publiquement ?

- Au delà du seul échange entre pairs, entre amis ou au sein de réseaux associatifs, comment l’écriture multimédia dans l’espace public de l’internet , vient-elle bouleverser les rapports que les citoyens entretiennent avec l’information et avec ceux qui les gouvernent ?

- Comment faire entendre les besoins des populations et faire émerger les solutions qui reposent dans ¬l’intelligence collective ? Les outils sont disponibles (e-mail, sites web, blogs, encyclopédies coopératives, partage de fichiers...) mais un nouveau savoir-faire, un « savoir-dire », doit être inventé et transmis à tous, notamment aux secteurs marginalisés.

Quelques sites communaux relevant de l’expression citoyenne en France

- Montrouge (92) : http://www.montbouge.net/,

- Berre-Salon-Durance (communauté d’agglomération) : http://www.cabsd.com/,

- le Romanais,

- Brest : http://www.brest-ouvert.net

- Puteaux : http://www.monputeaux.com

Posté le 18 février 2006 par Michel Briand
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Article publié par Vecam issu de l’ouvrage "enjeux de mots", édité par C & F Édition

Accès public à Internet

par Subbiah Arunachalam

L’avènement d’Internet apporta dans son sillage des possibilités jusqu’alors insoupçonnées de créativité humaine, d’accès à l’information et de communication avec le monde entier. Il est difficile de déterminer précisément quand ces possibilités se sont véritablement traduites en un accès public à Internet largement répandu, mais il est possible d’identifier quelques évènements marquants, et quelques acteurs essentiels à l’origine de ceux-ci.

Bien avant l’apparition d’Internet, le mouvement de la contre-culture - guerre du Vietnam, technologies alternatives, etc. - donna naissance au début des années soixante au premier réseau communautaire, avec la création du système Community Memory par un groupe de passionnés d’informatique de San Francisco. En 1986, l’expérience Free-Net de Cleveland, dans l’Ohio, marqua le début d’une nouvelle génération de réseaux communautaires. Les réseaux Free-Net attirèrent bientôt des milliers de nouveaux utilisateurs, et de nouveaux systèmes firent leur apparition dans des dizaines de villes, notamment dans la région du Midwest américain. Ces réseaux informatiques avec un accès public libre ne permettaient pas seulement d’échanger et d’accéder aux informations, mais ils investissaient les utilisateurs d’un nouveau pouvoir.

1971 fut marquée par deux développements fondamenaux : d’une part, l’invention par Raymond Tomlinson d’un programme de courrier électronique [1] pour ARPANET, le réseau de scientifiques travaillant pour la Défense, changea définitivement la manière dont les personnes considéraient les ordinateurs et la communication humaine [2] ; et d’autre part, le Projet Gutenberg de Michael Hart, qui mettait gratuitement à disposition les livres sans copyright [3], permit la création d’importants volumes de contenus électroniques pouvant être partagés par le monde entier. Deux autres évènements importants se produisirent en 1973 : Vinton Cerf et Robert Kahn jetèrent les fondements d’Internet en s’inspirant du protocole Transmission Control Protocol (TCP, qui deviendrait plus tard le TCP/IP) au cours d’une conférence à l’Université du Sussex [4] ; et ARPANET établit sa première connexion intercontinentale, avec l’University College de Londres. Au début des années quatre-vingts, de nombreux organismes ne travaillant pas pour le secteur de la défense rejoignirent le réseau, portant le nombre d’utilisateurs à plusieurs centaines de milliers. En 1985, Internet était déjà bien implanté en tant que plate-forme technologique au service d’une large communauté de chercheurs et de développeurs, et il commençait à attirer de nouvelles communautés. Le courrier électronique était largement utilisé au sein de plusieurs communautés, souvent avec des systèmes différents.

PSI et AlterNet furent les pionniers des services Internet commerciaux au début de 1990. En août 1991, le CERN lança le World Wide Web, un évènement déterminant dans l’histoire de l’accès public à Internet. Le 15 septembre 1993, aux États-Unis, le gouvernement Clinton donna le coup d’envoi officiel du programme National Information Infrastructure, dont le Vice-Président Al Gore était l’instigateur. Le navigateur Mosaic version 1.0 sortit ensuite en 1993, et en 1996, le terme « Internet » était couramment utilisé par le grand public, mais il désignait presque toujours le World Wide Web.

Bien que cette nouvelle avancée ait été comparée aux autoroutes qui, en leur temps, avaient révolutionné les transports, il apparut rapidement évident qu’Internet était bien plus qu’une « autoroute de l’information » et qu’il avait la capacité de donner accès à des niveaux supérieurs d’information, classés de manière intelligente et enrichis de manière fonctionnelle. C’est à cet égard qu’Internet se démarque radicalement d’une bibliothèque classique, où les gens allaient chercher des informations.

La popularité croissante d’Internet souleva des débats sur de nombreux aspects fondamentaux de l’interaction sociale, dont le respect de la vie privée, la notion de communauté, les échanges culturels, la propriété du savoir, et le contrôle de l’information par le gouvernement - des sujets tous en rapport avec l’accès public.

Qu’est-ce que l’accès public ?

Par « accès public », il faut entendre l’accès à toute la technologie (ordinateur, connectivité, bande passante, etc.) et l’accès à tous les contenus stockés dans le plus grand réseau artificiel du monde - comme Newsweek décrit Internet. De ces deux éléments, le second est hiérarchiquement supérieur au premier, étant donné que la technologie est secondaire face au contenu (savoir) qu’elle peut transmettre. On peut comparer cela à l’alimentation en eau d’un village au moyen d’un aqueduc : l’eau est de toute évidence plus importante que les tuyaux. L’accès à la technologie et l’accès au contenu peuvent être l’un et l’autre soit gratuits, soit payants. Le contenu peut consister en données textuelles, sonores, visuelles ou multimédias. La connectivité peut se faire par le biais de technologies différentes, allant d’un accès par ligne commutée utilisant un téléphone fixe et un modem jusqu’aux réseaux wifi et aux appareils de poche (téléphones intelligents, consoles de jeux...)

Le public peut se servir de l’accès à Internet pour envoyer et recevoir du courrier électronique, participer à des listes de diffusion et des groupes de discussion, et chercher des informations. Les scientifiques l’utilisent à des fins de recherche collaborative, et le grand public pour parler avec d’autres personnes au moyen soit du clavardage, soit de la technique de voix sur IP. Depuis peu, l’accès à Internet permet aussi les échanges de données par les technologies P2P, le partage de musique, le blogage, le blogage vidéo (vlogging), le journalisme citoyen, la réception d’informations au format RSS envoyées par différentes sources, et la ¬baladodiffusion (podcasting).

Les personnes peuvent accéder à Internet depuis leur domicile et leur bureau, mais aussi depuis des bibliothèques publiques et des cybercafés. Dans une certaine mesure, l’accès à Internet peut aussi se faire depuis des institutions éducatives, des télécentres qui sont en ¬pleine expansion, ou encore des halls d’hôtel et des salles d’attente d’aéroports équipés d’un accès wifi.

Les énormes quantités d’information auxquelles n’importe qui peut avoir accès, n’importe où, n’importe quand, et pour un coût nul, peuvent être appelées « biens communs de l’information ». L’accès public à Internet se fonde sur le principe que même dans des économies de marché dominées par le profit, la propriété et le contrôle communs des ressources informatives peuvent s’avérer efficaces [5].

Vers un accès universel à l’échelle mondiale

Le plus grand débat actuel porte sur l’« universalisation » de l’accès. Pourquoi l’universalisation est-elle si importante ? Des chercheurs comme Ernest Wilson s’inquiètent qu’en l’absence d’un accès universel, la diffusion rapide d’Internet dans les organisations, les cultures, et les sociétés des nations industrialisées, ne vienne creuser encore plus le fossé pluridimensionnel les séparant des pays en développement, exacerbant ainsi un problème moral et pratique déjà important [6]. Larry Press estime que la souplesse et le faible coût des communications par Internet peuvent aider à améliorer la productivité économique, l’éducation, les soins médicaux, les loisirs, la connaissance du reste du monde et la qualité de la vie dans les pays en développement et les foyers de pauvreté à l’intérieur des pays, réduisant de cette manière les disparités [7]. Toutefois, l’accès universel se heurte à de nombreux obstacles. Si dans la majeure partie de l’Amérique du Nord et de l’Europe occidentale, la pénétration d’Internet est très élevée et quasiment tous les citoyens qui souhaitent accéder à Internet le peuvent, il y a de nombreux endroits du monde en développement, et notamment en Afrique Sub-saharienne, où Internet demeure réservé à seulement un infime pourcentage de la population, avec une largeur de bande épouvantablement lente et pour un coût représentant une partie substantielle du revenu. Le nombre d’ordinateurs, de téléphones et autres équipements pour mille habitants reste très faible par rapport aux pays industrialisés et leur distribution est inégale. [8] C’est pour répondre à cette « fracture ¬numérique » que les pays en développement plaident pour la création d’un Fonds de Solidarité Numérique [9].

Dans de nombreux pays en développement, des efforts sont faits pour réduire la fracture numérique ou le manque de technologie en installant des télécentres communautaires, qui réunissent et fournissent les informations dont la population locale a besoin.

Le développement des télécentres

Le télécentre, aussi appelé Point d’Accès Public (France) ou Centre communautaire numérique (Mexique), par exemple, se différencie du cybercafé par ses usages. Les cybercafés visent essentiellement à procurer aux personnes qui les fréquentent une connexion à Internet, le cas échéant accompagné par une initiation minimale aux outils. C’est la logique du self-service. Le télécentre, pour sa part, est destiné à accompagner l’utilisation communautaire d’Internet (éducation, santé, micro-commerce...). Il est généralement ouvert dans un quartier où il n’existe pas de cybercafé et s’adresse à une population a priori exclue de la société de l’information. Le télécentre, outre la mise à disposition de matériel et la connexion, offre des formations et des accompagnements aux usages (aider les habitants à développer des applications communautaires...).

Dans la pratique, la différence entre télécentre et cybercafé n’est pas toujours aussi tranchée et les deux modèles s’imprègnent mutuellement en fonction des objectifs des animateurs de ces lieux et du modèle de développement choisi.

Il existe en effet trois modèles principaux de création des télécentres :

- Les télécentres portés par les pouvoirs publics locaux ou nationaux. Ainsi une ville comme Brest [10], en France, a équipé systématiquement son territoire de manière à ce que chaque habitant dispose d’un point d’accès public à moins de 300 mètres de son domicile. L’Argentine a conduit entre 1999 et 2001 un vaste programme d’équipement de son territoire, mettant en place 1 350 Centres technologiques communautaires (CTC) [11]. C’est également la démarche portée par le gouvernement indien dans les états du nord [12] et la majorité des plans nationaux pour la société de l’information comportent maintenant, sous le chapitre « inclusion sociale  », des projets de télécentres.

- Les télécentres initiés par un groupe d’habitants, une association locale, une école. Ils obtiennent souvent au démarrage un appui d’ONG [13] ou d’agences d’aide internationales. Ainsi l’IDRC, agence de développement canadienne, ou l’IICD, agence néerlandaise, ont-elles mis en place de vastes plans d’appui aux télécentres au début des années 2000. L’UNESCO a aussi apporté son soutien à de nombreux Centres Multimédia Communautaires (CMC) pour promouvoir le rôle des communautés et réagir à la fracture numérique en associant la diffusion communautaire avec Internet et les technologies en rapport. [14]

- Les télécentres conçus comme des entreprises privées avec un véritable « businesss plan », qui ne peuvent exister que dans des zones où les besoins sont solvables a minima. Si ces derniers se rapprochent des cybercafés par leur activité rentable, ils n’en demeurent pas moins dédiés aux besoins des communautés.

Ces modèles sont en réalité souvent mixtes.
Les premières expériences remontant à la fin des années quatre-vingt-dix, et de nombreux télécentres ayant fermé leurs portes entre temps, les bilans permettent de dessiner certaines des conditions indispensables (et certainement non suffisantes) pour le succès de ces télécentres :

- Le lancement d’un télécentre doit répondre réellement aux besoins des habitants, ces besoins variant considérablement non seulement d’un pays à l’autre, mais d’un village ou d’un quartier à l’autre ;

- Le financement doit tenir compte de la formation des formateurs et non pas uniquement des équipements ;

- Il faut équiper les ordinateurs de logiciels libres permettant une autonomie technologique et évitant des réinvestissements périodiques dans les applications ou leurs mises à jour ;

- Il faut prévoir la présence d’une infrastructure minimale assurant le fonctionnement technique (énergie, viabilité du local...) ;

- Les espaces d’implantation doivent répondre à des besoins des habitants autres que la simple connectivité (centre de santé, centre social, bibliothèque, école...)

- Il faut établir un modèle de développement permettant une autonomisation financière progressive par rapport aux bailleurs de fonds d’origine. De nombreux échecs sont liés au tarissement des subventions externes.

Les points d’accès publics ou télécentres se sont beaucoup développés en Amérique latine et dans les Caraïbes, et grand nombre d’entre eux se fédèrent dans le réseau d’échange [15].

L’Afrique est certainement le continent où ces centres ont rencontré les plus grandes difficultés à se pérenniser. Faible densité de population, taux d’alphabétisation faible, culture orale, mauvaise qualité de l’offre des opérateurs rendent le développement d’Internet en général difficile. En plus de ces obstacles génériques, les télécentres se sont aussi heurtés à l’impossibilité structurelle de trouver des revenus autonomes : dans les zones solvables, les cybercafés se sont répandus à grande vitesse, interdisant aux télécentres des revenus mixtes ; dans les zones non solvables, les bailleurs internationaux se sont souvent lassés de financer des projets souvent surdimensionnés au départ (l’Afrique est certainement le continent où les visions nordistes de la société de l’information ont été calquées, sans réelle prise en compte des besoins locaux, condamnant les projets à tomber en désuétude) [16]

En Inde, en revanche, les télécentres se sont multipliés en adoptant plusieurs modèles, dont le modèle de télécentre communautaire, le modèle commercial et le modèle subventionné par le gouvernement.

Les « centres de savoir villageois » (village knowledge centres) mis en place par la MS Swaminathan Research Foundation (MSSRF) dans plusieurs villages d’Inde du sud [17] [18] constituent un bon exemple de télécentres communautaires. L’utilisation la mieux connue d’Internet dans ces centres consiste en la diffusion, au moyen d’un système d’annonce publique, des prévisions sur la hauteur des vagues sur la côte de Pondichéry téléchargées depuis un site Web de la marine des États-Unis. Les pêcheurs des villages côtiers peuvent ainsi juger s’il est prudent ou non de s’aventurer en haute mer, et depuis que ce service a commencé d’émettre en 1999, aucune mort en mer n’a été déplorée parmi les villageois. En collaboration avec OneWorld International, MSSRF a mis en place l’Open Knowledge Network (OKN), un réseau qui relie des communautés rurales en Asie et en Afrique pour échanger des contenus locaux, des savoirs autochtones et des pratiques traditionnelles [19]. Outre Internet, OKN emploie la téléphonie cellulaire et la radio pour communiquer.

Les eChoupals d’ITC sont un bon exemple de modèle commercial [20]. Le Centre National d’Informatique du Gouvernement indien a ouvert de nombreux centres dans les états du nord-est [21]. Grâce à une initiative de MSSRF, le projet National Alliance a pu voir le jour. Certainement le plus important partenariat à parties prenantes multiples à ce jour, il vise à apporter la révolution du savoir à chacun des 638 000 villages indiens avant le 60e anniversaire de l’indépendance de l’Inde [22]. Le Gouvernement indien a proposé de prendre à sa charge la plus grande partie des coûts, à hauteur de 1 500 millions USD.

Alors qu’en général les technologies tendent à creuser les inégalités et favoriser les premiers arrivés au détriment des suivants, Internet est par essence une technologie qui participe à la démocratisation grâce à la circulation libre et sans obstacle des informations. Tout le monde bénéficie d’un accès égal à l’information. Comment transposer ce potentiel intrinsèque dans la réalité ? C’est là que s’affirme la grande valeur de la notion de « biens communs » pour le partage de l’information.

Biens communs et partage de l’information

Voyons comment la notion de biens communs dans la diffusion du savoir scientifique influence la recherche scientifique mondiale. Cet exemple, parvenu à maturité, démontre l’impact de la notion de biens communs pour généraliser l’accès public mondial aux contenus d’information.

Il y a une quinzaine d’années environ, Paul Ginsparg, qui travaillait alors au Laboratoire National de Los Alamos, eut l’idée d’archives centrales pour conserver les articles des physiciens. Aujourd’hui, « arXiv », hébergé par l’université de Cornell, ne cesse de se développer et compte plus de 15 sites miroirs (dont très peu dans les pays en développement) [23]. Steve Lawrence, alors au NEC Research Institute de l’université de Princeton, mit en place CiteSeer qui a pour particularité de ne pas attendre que les auteurs soumettent ou déposent leurs articles, mais qui explore Internet et recueille tous les articles disponibles traitant d’informatique et des domaines connexes [24] . Stevan Harnad, à Southampton, créa Cogprint, un système d’archives sur les sciences cognitives [25]. Il a aussi écrit quelques articles provocateurs sur ce qu’il qualifie de « proposition subversive » pour élargir le « scholarly skywriting » c’est-à-dire l’écriture d’articles scientifiques visibles par tous, comme s’ils étaient écrits dans le ciel d’Internet [26]. Dans son sillage, les scientifiques ont commencé au cours de ces dernières années à déposer leurs comptes rendus de recherche - en plus de les publier dans des publications spécialisées de leur choix - dans des archives institutionnelles en libre-accès et interopérables. Les logiciels pour la création de ces archives d’articles en texte intégral sont complètement gratuits. Le protocole d’interopérabilité (OAI-PMH [27]) et les logiciels associés permettent à un utilisateur de retrouver tous les articles traitant d’un sujet précis ou écrits par un auteur donné à partir de n’importe quel ordinateur du système d’archives (situé n’importe où dans le monde) comme si les articles étaient tous conservés dans une seule et unique archive (universelle) - et tout cela est entièrement gratuit.

Il existe aujourd’hui plus de 400 archives institutionnelles interopérables de ce type, offrant un accès à plusieurs milliers de comptes rendus de recherche en texte intégral, et qui sont particulièrement utiles pour les scientifiques des pays en développement. Peter Suber tient un blog [Open Access News] et rend compte de manière exhaustive des évolutions du mouvement des archives en libre-accès dans le monde [28].

En plus des archives en libre-accès, il existe aussi des publications en libre-accès, pour lesquelles les lecteurs et les bibliothèques n’ont à payer aucun abonnement. Plusieurs centaines de publications - dont une partie provenant des pays en développement - sont maintenant en libre-accès, ou OA (pour open access). [29]

L’accès au savoir dans le monde entier

Comme on le voit, on peut établir un parallèle entre les télécentres et les archives ouvertes. Ces deux pratiques s’appuient sur les progrès de la technologie pour inclure les exclus et mettre à disposition à un coût réduit des informations essentielles en s’inspirant de la notion de « biens communs ». Toutes deux répondent à un problème grave en mariant de manière intelligente la technologie et la notion de biens communs. Toutes deux se fondent sur le partage et l’attention aux autres. Toutes deux sont éminemment indiquées pour augmenter la productivité globale du monde en tant que tout et conduire vers un plus grand bonheur collectif. Tout cela semble presque utopique.

Il faut toutefois signaler que de nombreux éditeurs, dont certaines sociétés scientifiques, s’efforcent de ralentir le développement du mouvement du libre-accès, qu’ils considèrent comme une menace potentielle pour leurs intérêts commerciaux. Face à eux, de nombreux organismes donateurs, comme le Wellcome Trust qui finance la recherche scientifique, sont d’ardents supporters de ce mouvement.

Dans le domaine des données scientifiques, différentes des comptes rendus de recherche en texte intégral, des organisations comme ICSU (et CODATA) font la promotion de la culture du libre-accès. Même Celera Genomics Corp., une entreprise à but lucratif qui a séquencé le génome humain en même temps que le Projet Génome Humain financé par des fonds publics, a cessé de vendre des abonnements pour accéder à ses séquences/données. Elle serait même disposée à faire don de ses informations au National Center for Biotechnology Information, aux États-Unis. Comme le dit Francis Collins du National Human Genome Research Institute : « Les données ne demandent qu’à être rendues publiques ».

Les scientifiques des pays en développement méritent une attention particulière, affirme Bruce Alberts, ancien président de l’Académie Nationale des Sciences des États-Unis. Dans son discours de 1999 en tant que président de cette institution [30], il suggéra de « connecter tous les scientifiques au World Wide Web, si nécessaire en leur fournissant un accès Internet subventionné utilisant les réseaux de satellites commerciaux » et de « s’engager à créer un vaste choix de ressources de savoir validé par les scientifiques, les rendre gratuitement disponibles sur le Web, en prévision du moment où les scientifiques bénéficieront d’un accès universel à Internet à la fois dans les pays en développement et dans les pays industrialisés. »

Du cyberespace au monde réel

Au tout début d’Internet, nous avions le sentiment que celui-ci nous avait apporté la liberté d’agir indépendamment des gouvernements et des lois nationales. En effet, en février 1996, John Perry Barlow, un défenseur d’Internet, publia une « Déclaration de l’Indépendance du Cyberespace » [31] : « Gouvernements du Monde Industrialisé, au nom du futur, je vous demande, créatures du passé, de nous laisser en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous rassemblons. Vous n’avez aucun droit moral à nous gouverner, ni aucune manière d’imposer votre loi que nous ayons quelque véritable raison de craindre. Le Cyberespace ne se trouve pas à l’intérieur de vos frontières. » Et Internet est devenu l’un des outils de plaidoyer citoyen les plus utilisés pour la recherche, l’enseignement public, l’organisation, les débats politiques, la coordination, et bien plus encore.

Malheureusement, la technologie numérique a aussi apporté son lot de nouveaux espaces réservés d’information qui portent atteinte au droit du public à utiliser, partager et reproduire les informations, et menacent de saper le discours politique, la liberté d’expression et la créativité nécessaires à une démocratie saine. En réalité, les gouvernements peuvent exercer et exercent un contrôle considérable sur les informations circulant sur Internet. Comme le faisait remarquer The Economist, « Internet fait partie du monde réel. Comme tous les eldorados, il a connu des débuts un peu sauvages, mais la police finit toujours par arriver. » [32]

Le caractère démocratique d’Internet et sa capacité à tendre vers une base de savoir « presque infinie », ont été remis en question. Si le coût élevé, la mauvaise qualité et la rareté d’un accès à Internet se combinent pour constituer le premier obstacle à l’accès dans les pays pauvres, les politiques et les attitudes des institutions et des gouvernements représentent un second type ¬d’obstacle. Comme l’explique le Carnegie Endowment for International Peace (CEIP), les gouvernements peuvent empêcher leurs citoyens de visiter certains sites qu’ils considèrent préjudiciables à l’intérêt national, contrôler l’accès à des sites étrangers, surveiller les messages envoyés par leurs citoyens, et ils peuvent isoler, au sens propre, leurs citoyens du reste du réseau [33]. Les écoles et les parents peuvent installer des filtres pour protéger les enfants des sites à caractère pornographique, de plus en plus nombreux sur le Net. Comment, autrement, nous protéger et protéger nos enfants de tous ces sites mettant en avant la nudité, les actes sexuels, les drogues, l’alcool, le tabac, la violence et la profanation, les sectes, le racisme, les groupes racistes, extrémistes et intolérants, le jeu illégal et les affaires frauduleuses ? Le défi consiste à trouver un équilibre entre notre quête de liberté et d’ouverture, et le besoin de freiner la pornographie, les obscénités et l’intolérance.

C’est là le plus grand dilemme auquel les bibliothèques proposant un accès public à Internet se trouvent confrontées. Alors que presque toutes les bibliothèques publiques américaines offrent un accès gratuit à Internet à leurs visiteurs, la situation est catastrophique dans presque tous les pays en développement.

Comme l’a déclaré Nancy Kranich, l’accès public à Internet est essentiel pour réveiller la participation des citoyens, et pour se réapproprier l’espace public et susciter l’intérêt public pour l’ère numérique.
L’accès public à Internet doit être considéré sous une double approche :

- Permettre aux citoyens, dans le monde entier, d’utiliser les outils du réseau informatique non seulement pour accéder aux informations disponibles, mais aussi pour créer leurs propres informations et faire circuler leur savoir-faire ;

- Garantir le libre-accès aux informations essentielles, pour que les opportunités offertes par Internet servent réellement à étendre dans le monde entier l’accès de toutes et de tous au savoir.

Posté le 18 février 2006
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