5- Projets animations

Des exemples de projets et de séances d’animation s’appuyant sur les outils multimédia.
portrait réalisé par Stéphanie Lucien-Brun, La Fabrique à liens

Portraits de la médiation numérique – Marie Sèbe – les apprentissages numériques en prison : la transmission chevillée au coeur

Marie Sèbe est bénévole au Club Informatique Pénitentiaire (CLIP), association nationale qui intervient en milieu pénitentiaire pour initier, former et accompagner les personnes détenues aux usages du numérique. Animée par des équipes de bénévoles et profitant de l’appui régulier d’étudiants, le CLIP intervient dans une cinquantaine d’établissements pénitentiaires sur le territoire métropolitain. Depuis 1985, le CLIP propose des formations centrées sur la bureautique, avec un effort important fourni pour suivre le développement des usages numériques. Notamment avec le déploiement d’un « simulateur Internet » dans certains établissements, ceci afin de respecter les contraintes de sécurité liées à l’environnement carcéral.

Marie, jeune retraitée, intervient auprès des femmes de la maison d’arrêt de Corbas, dans cette nouvelle structure de 690 places situé dans l’agglomération lyonnaise, prévue pour 60 femmes. Elle intervient une fois par semaine (en lien avec deux autres bénévoles), en matinée, dans le cadre de stages suivis par des femmes détenues, qui s’engagent pour une durée de six semaines, à raison de 4 demies-journées par semaine.

Marie, par ailleurs est active au sein de l’association Agir ABCD, qui la mène pour des missions d’appui à l’étranger. Elle est ainsi allée en Éthiopie et prochainement sera en Nouvelle Calédonie.

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Marie, hors les murs.

Comment s’organise l’activité au sein de la prison ?

Un stage est construit sur une durée de six semaines, il rassemble au maximum six femmes, chacune sur son ordinateur, quatre fois par semaine, à raison à chaque fois d’une séquence de trois heures. Le stage porte sur une acquisition de savoir-faire bureautique, avec un travail sur des outils de traitement de texte ou de tableur. L’orientation donnée est de préparer au « test de Validation des Acquis » des fonctions de base du traitement de texte ou du tableur sur OpenOffice.org, validé par l’AFPA. L’attestation de réussite de ce test peut être valorisée sur leur CV. Certaines femmes sont amenées à faire plusieurs fois le stage pour réussir ou prolongent pour valider d’autres compétences. Certaines sessions ne rassemblent pas 6 personnes et les ateliers ne sont pas toujours complets car, certaines femmes, une fois volontaires changent d’avis, voient leur situation changer, comme par exemple voient leur demande de travail acceptée. Cela fait partie des aléas des activités menées en prison.

Nous travaillons à partir d’une méthode qui permet d’individualiser le travail et facilite l’avancée en autonomie de chacune, à son rythme, tout en prenant en compte le fait que les avancées des unes et des autres sont très diverses. Nous travaillons aujourd’hui sur des logiciels libres, autant que possible.

Quelle est votre ambition à travers cette activité ?

Notre ambition, c’est qu’à travers cette activé, rompant leur isolement, elles acquièrent des compétences, selon leurs possibilités, de la découverte du clavier à des choses beaucoup plus avancées, dans l’espoir d’améliorer leurs perspectives d’insertion sociale et professionnelle.

Avant nous voyions arriver beaucoup de femmes qui ne connaissaient « vraiment rien » à l’informatique, aujourd’hui certaines ont déjà des usages et des pratiques avancées. Pour moi, il est cependant essentiel de prendre en compte celles qui sont les plus en difficultés. Le certificat final n’est pas toujours, à mes yeux, le plus important. Certaines femmes, compte tenu de leurs difficultés peuvent être bien « en deçà » dans leurs pratiques mais en même temps, elles apprennent aussi, à leur niveau. Et pour moi, c’est important de les prendre en compte. Cependant l’obtention du certificat est une réelle valorisation personnelle pour le plupart des stagiaires, souvent marquées par des échecs. La préparation aux tests est aussi bien spécifiée dans la convention signée entre le CLIP et l’Administration Pénitentiaire.

Quelle est la motivation des personnes qui viennent dans les stages ?

Les femmes viennent pour apprendre des choses et compléter leurs connaissances, mais c’est aussi l’occasion pour elles de sortir de leur cellule, de rencontrer d’autres personnes. En général dans les ateliers il y a une bonne ambiance, même si nous ne sommes pas à l’abri de conflits.

Pour un certain nombre de femmes l’attestation de stage est importante, cela peut représenter un « bénéfice » dans leur vie de détenue. Par exemple, cela peut appuyer une demande de remise de peine. Cela peut contribuer à prouver leur volonté de s’engager dans un projet.

Pour certaines femmes cela peut être vraiment compliqué de tenir les choses dans la durée : elles rencontrent des problèmes de santé, vont avoir des difficultés de concentration liées à des prises de médicaments, ne vont « pas être bien ». En prison, il y a vraiment d’énormes problèmes de santé, y compris mentale !

Comment vous positionnez-vous ?

Je suis surtout dans une position d’écoute. Les femmes sont souvent en interrogation autour de choses pratiques, sont en demande d’échanges autour de sujets très différents. Il m’est arrivé d’échanger autour du Qi Gong, du tai-chi, autant que de répondre à des questions pratiques sur des itinéraires, sur des formulations pour des courriers – nous parlons de la vie, de leurs enfants, c’est très varié.

Mais en même temps, je ne juge pas et ne prends pas parti, je suis attentive à ne pas me départir d’une neutralité bienveillante qui est très importante à mes yeux.

Quels sont les usages, les projets que les femmes ont autour du numérique ?

C’est très variable. Certaines femmes sont dans des projets de formation par correspondance, par exemple des BTS. D’autres sont vraiment dans une approche de découverte et sont très contentes de tout ce qu’elles sont amenées à faire.

Souvent à travers cette formation, des femmes se rendent compte qu’elles sont capables d’apprendre, qu’elles peuvent oser, là où avant d’autres faisaient pour elles. Elles le découvrent, et nous en même temps qu’elles.

Après ce qu’il faut accepter c’est qu’une fois parties, on ne les voit plus, on ne sait plus rien de ce qu’elles deviennent. A la fin d’une séance, on n’est jamais sûr de qui sera là ou non la semaine suivante ! Parfois cela peut-être frustrant de ne pas revoir une femme qui avait bien commencé et qui est libérée ou transférée ou partie en « atelier » ou simplement qui refuse.

Dans le déroulé de l’atelier, comment les choses s’organisent-elles ?

Cela va vraiment dépendre de si le groupe est complet, de si toutes les femmes sont là. Si six femmes sont là et que toutes sont en demande d’un appui individuel, cela devient très prenant !

Comme nous sommes 3 formateurs à nous relayer, c’est intéressant, car chacun a sa personnalité, aborde les choses à sa façon, les détenues apprécient beaucoup cette diversité. Car en même temps nous communiquons entre nous pour qu’il y ait un suivi d’une séance à l’autre.

Comment vous en êtes arrivée à cet engagement bénévole ?

J’étais enseignante en sciences physiques et informatique dans l’enseignement privé, j’ai vadrouillé entre Paris, Lyon, la Turquie. Depuis 2004, je suis à la retraite de l’Éducation Nationale A AgirABCD, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a parlé du CLIP et cela m’a intéressé. A vingt ans, j’avais donné des cours par correspondance avec une association qui intervenait en prison, Auxilia.

J’ai vraiment aimé mon métier d’enseignante mais je crois que j’avais envie d’autre chose. Avec le CLIP je me suis retrouvée avec des personnes :

* adultes

* qui étaient volontaires et motivées

Et pour moi c’était important de travailler sur l’accès pour tous à l’informatique.

Qu’est ce qui vous aide à tenir votre position auprès des détenues ?

Il y a un certain temps, on a fait des « analyses de la pratique » avec un psychologue, j’ai trouvé cela vraiment très bien.

Pour moi c’est important de ne pas savoir pourquoi les femmes sont là, ce qu’elles ont fait. Même si par bribes on apprend certaines choses, que l’on découvre qu’elles ont pu tuer un mari, un enfant, pour moi il est essentiel de ne pas leur mettre d’étiquette, de les prendre en tant que personne, comme elles sont.

En fait cela peut être plus compliqué de se retrouver dans un atelier seule avec une détenue, car elle va raconter plus de choses, et je ne saurai pas forcément quoi en faire !

Et puis l’aide qu’elles s’apportent les unes aux autres est importante, cela crée une dynamique de groupe, cela génère une autre ambiance.

Je me rends compte qu’une fois par semaine me suffit, que je suis alors vraiment disponible.

Pour les détenues, c’est important cette posture de bénévoles que nous avons. Au début cela peut être difficile pour elles de concevoir que nous faisons cela sans être rémunérés et cela crée une autre relation que celles qu’elles ont avec les « professionnels ». Nous sommes là « pour elles ».

En fait nous ne souhaitons pas « prendre la place » de qui que ce soit – mais il n’y a pas les budgets en prison pour ce genre d’activités.

Qu’apprenez-vous à travers cette activité ?

En prison j’apprends beaucoup sur la vie, que les circonstances font que l’on s’y retrouve, ou non, qu’il n’y a pas de ligne de partage nette. J’ai rencontré des femmes étonnantes qui ont fait évolué ma vision du monde. Et cela m’a, je crois, profondément ouvert l’esprit.

J’ai aussi confirmé l’idée que nous sommes tous capables d’apprentissage et qu’il ne faut jamais en désespérer. Pour certaines femmes au départ on a l’impression que cela sera vraiment difficile d’apprendre quoi que ce soit – et puis, petit à petit, on va les voir plus à l’aise, progresser. C’est important à la fois de prendre le temps nécessaire et de ne pas laisser tomber ! C’est aussi satisfaisant de les voir réussir.

Qu’est ce qui est dur à vivre dans les ateliers en prison ?

C’est ce passage dans un « autre monde » – a ma première « ressortie », j’étais contente de retrouver l’air libre ! Et puis je me suis habituée aux grilles, au bruit des clés, petit à petit.

En même temps quand on travaille, on oublie où on est !

Dans un autre registre, ce qui peut être dur, c’est que nous nous retrouvons démunis face à certaines des difficultés que rencontrent les personnes : problèmes de mémorisation, situation d’illettrisme, … Je n’ai pas toujours le savoir-faire, qui est très loin de la technique informatique, qui me permettrait de trouver les solutions pédagogiques adaptées aux personnes.

Pour moi c’est important de ne pas être seule face à la prison, de pouvoir rencontrer des bénévoles du CLIP et d’autres activités, de réfléchir ensemble.

Quelles sont, pour vous, les qualités nécessaires pour intervenir en prison ?

La patience et la disponibilité, toujours. Et puis être avec l’autre, sans jugement, à l’écoute. En dehors d’une compétence de base des outils bureautiques, je pense aussi qu’il faut une vraie souplesse : il n’y a pas toujours une seule bonne façon de faire et d’arriver à un même résultat. Il est nécessaire de s’adapter aux connaissances de chaque stagiaire.

Et je crois qu’il faut vraiment avoir envie et être prêt à entrer en prison, chacun avec ses raisons. Certains y sont allés avec hésitation, ne sachant s’ils seraient capables et sont restés.

Posté le 2 juin 2012
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portrait réalisé par Stéphanie Lucien-Brun, La Fabrique à liens

Portraits de la médiation numérique – Nicolas Lacroix – Du service au public à l’engagement citoyen

Nicolas Lacroix travaille à l‘Espace Public Internet (EPI) de Dieulefilt, ville de 4.000 habitants de la Drôme. Cet EPI, porté par l’association Collectif Citoyen n’existe que depuis 2010, bien qu’ayant démarré avant, de façon plus improvisée. Installé dans une rue piétonne au centre ville, le petit local propose une dizaine d’ordinateurs, fixes ou portables.

Le « Collectif Citoyen » s’est formé en 2002 (suite au premier tour de l’élection présidentielle). Sa vocation est de promouvoir des idées citoyennes articulées autour du partage, de la solidarité, de la tolérance, de la culture.

Au fil du temps, les porteurs du projet se sont aperçus que des jeunes de la commune se retrouvaient en difficulté simplement pour accéder à Internet, faire des recherches d’emploi n’ayant pas les moyens d’avoir une connexion. Ils devaient se rendre à Montélimar, située à plus de 30 km.

Une première phase s’est organisée avec la récupération d’ordinateurs, l’installation dans le local et la mise en place d’un accès Internet. En 2010, dans le cadre du réseau départemental, le projet d’EPI s’est consolidé.

Nicolas, qui sont les publics qui viennent à l’EPI ?

Nous avons différents publics. Nous accueillons des personnes qui ont besoin d’un accès pour des recherches d’emplois, pour faire des démarches administratives, rédiger des CV. C’est un public qui n’a pas de connexion à domicile ou qui ne sait pas forcément faire ce genre de choses. Nous avons aussi des gens qui, par choix, n’ont pas de connexion chez eux et préfèrent ce lieu convivial. Et puis l’été nous accueillons aussi des touristes, c’est très saisonnier, et nous proposons un aménagement des horaires pour offrir l’accès.

Beaucoup de personnes viennent discuter : on offre le café, le thé. Tous les vendredis matin, jour de marché, on organise le « café citoyen », que récemment nous avons renommé « les cafés citoyens de la crise », pour informer et échanger, par exemple sur ce qu’est la dette, ou des choses obscures mais très sensibles comme le Mécanisme Européen de Stabilité (MES) et ses conséquences, avec des diffusions de vidéos sélectionnées sur Internet.

Comment définir vos missions principales ?

Pour moi c’est, au delà de l’accès aux outils, une mission d’information, un travail autour des questions d’accès à l’information.

Par exemple on crée des « boites à infos » sur différentes thématiques. Récemment, on a créé un petit site sur les gaz de schistes, avec un film d’informations, les décrets qui paraissent, avec des prises de position : le site s’appelle « non au gaz de schiste ».

Notre ambition est d’animer des débats et d’organiser des réunions publiques.

L’autre volet, c’est de lutter contre la « fracture numérique ».

Notre projet c’est à la fois de promouvoir des valeurs, de faire se rencontrer des gens, de leur permettre de discuter et leur permettre l’accès à des services dont ils ont besoin.

Autour de l’engagement citoyen, quels sont les projets que vous menez ?

Une de nos activités importantes, ce sont les Rencontres Citoyennes : tous les ans sur un week-end nous organisons des ateliers-débats, des conférences, du théâtre, de la musique. Pour ce projet, le numérique est mobilisé. A la fois comme outils de travail et dans le cadre de réalisation de vidéos sur le territoire. Pendant l’année, en amont, des vidéos sont réalisées sur le territoire puis présentées pendant les rencontres.

Par exemple on a fait des vidéos sur des événements historiques, autour de récits d’anciens résistants qui ont vécu à Dieulefit, des vidéos autour du patrimoine et aussi des vidéos autour de ce que nous appelons « innovations du territoire ». Cela peut être un sujet autour d’un point de vente collectif entre agriculteurs, par exemple.

Produire ces vidéos permet de lancer les débats, souvent autour du « vivre ensemble ». Notre objectif serait d’impliquer des bénévoles dans le projet. Mais pour l’instant c’est nous, les animateurs, qui les faisons. Il existe des personnes motivées mais qui n’ont pas forcément le temps.

Comment raconterais-tu ton travail à une personne qui n’a jamais rencontré un animateur multimédia/numérique ?

Je suis là pour accompagner les gens qui ne sont pas autonomes en informatique et dans les TIC. Cela peut être des personnes de générations qui n’ont pas grandi avec, et ont besoin d’un véritable accompagnement ou d’autres qui n’ont pas les compétences pour faire ce dont ils ont besoin.

Pour moi, dans certaines démarches, c’est important d’avoir un lieu neutre, non associé à la mairie ou une administration, où les personnes peuvent venir simplement et où on peut les accompagner.

Mais je suis aussi là pour diffuser des contenus et des informations et en créer sur des sujets de société, des débats ou des sujets très locaux, pour faire témoigner les gens et créer de l’information citoyenne.

Qu’est-ce qui est important dans l’existence d’une structure comme la tienne ?

De plus en plus de gens viennent, et sont en demande. Je crois que l’on répond au besoin de lieux ouverts, d’échanges, de formations. Il existe un gros besoin d’informations des gens, dans une approche de construction de valeurs communes.

Comment es-tu arrivé à ce poste ?

J’ai un parcours universitaire à la base, dans les sciences humaines, en ethnologie. J’ai eu envie de concret et ai commencé à travailler dans le milieu associatif, en travaillant dans un jardin conservatoire. Mon envie c’était de soutenir des projets sur le territoire, qui me tenaient à cœur, avec des valeurs fortes.

Je suis arrivée il y a deux ans à Dieulefit, et j’ai un projet d’installation agricole. M’inscrire dans le collectif, me permet de connaître le territoire. En fait je suis arrivé au numérique via le Collectif citoyen, et j’ai profité d’une formation reçue au GRETA, dans le cadre de la mise en place des EPI, qui m’a donnée les billes pour exercer ce métier.

Avant de commencer, comment te représentais-tu ce métier d’animateur numérique ?

Avant j’en avais l’image d’un mélange entre un animateur de MJC et un responsable de cybercafé. L’animateur de MJC pour le coté « tourné vers les jeunes et développement d’activités » et le Cybercafé pour le coté « on tient un local, les gens se connectent et s’en vont ».

Aujourd’hui je perçois beaucoup de champs ouverts dans la médiation numérique, des enjeux très importants, mais une prise de conscience faible des élus, de la population.

En fait beaucoup n’ont pas conscience des enjeux autour de ces espaces de médiation. Cela fait partie de mon travail que de partager ces enjeux.

Quels sont les rôles que tu remplis auprès des personnes accompagnées ?

C’est à la fois un rôle d’accompagnement dans la prise en main et dans l’utilisation, mais aussi d’accompagnement à une prise de conscience autour des outils. Le numérique ne se suffit pas à lui-même mais requiert des apprentissages, le développement d’une culture.

Il s’agit pour moi d’aider à trouver des bons outils pour des usages raisonnés.

Nous utilisons des logiciels libres, mais nous sommes pris dans le dilemme des accompagnements autour de ce que les personnes utilisent, c’est-à-dire ce qui est déjà installé dans l’ordinateur quand ils l’achètent. Nous arrivons à apporter des logiciels libres (hors systèmes d’exploitation).

Comment envisages-tu ton rôle sur le territoire ?

Pour moi c’est important de travailler avec d’autres associations, de mutualiser des moyens. Par exemple nous travaillons avec le Conseil Local de Développement qui agit sur le territoire. Autour de problématiques différentes, il rassemble les gens autour d’une table. Et nous intervenons pour outiller en contenus et en supports les échanges.

Par exemple, autour de la création d’un plan rivière, ensemble nous organisons les « ciné-citoyens » : on récupère des contenus, on diffuse, on crée des débats, aussi bien dans les villages et les écoles.

Dans ce projet mon rôle c’est à la fois de la sélection de contenus, de l’organisation, un outillage numérique du projet, de l’implication dans l’animation de débat.

Quelles sont les qualités essentielles à avoir pour bien faire ce métier ?

Pour moi ce sont d’abord des qualités relationnelles, notamment la patience. Les gens louent ma patience ! C’est aussi être capable de se mettre à la place de celui qui apprend et ne connaît pas. Pour moi, ceux qui en savent le plus ne sont pas toujours les mieux placés pour accompagner. C’est également primordial d’être à l’écoute et capable de cerner les attentes des gens, et au delà de cela de faire des propositions, de les amener à d’autres choses, de leur permettre de développer leurs envies et leurs compétences.

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Photo de Nicolas Nicolas, mousquetaire numérique ?

As-tu un moment, une histoire qui pour toi « donne sens » à ton action ?

Un des « moments » de l’EPI, a été la période où il y avait des travaux sur les réseaux et où plusieurs personnes venaient car il y avait une coupure internet chez eux. On beaucoup discuté de « la crise » et l’on a échangé des références précieuses, par exemple à propos du blog de Paul Jorion. Il ne s’agit pas juste de bavardages, cela crée une dynamique sur le territoire et entre les gens. Ensuite, le quotidien revient et chacun se connecte de chez soi, ce qui fait que les outils de communication ne favorisent pas toujours le lien, mais on se recroise toujours, notamment lors des Rencontres Citoyennes !

Comment vois-tu évoluer ce métier ?

Ce que j’aimerai c’est que le médiateur numérique soit aussi reconnu qu’un instituteur. Souvent avec un ordinateur, on se retrouve à apprendre à écrire !

Pour moi son rôle combine l’accompagnement des débutants et une dimension de personnes ressources sur son territoire pour accompagner la diversité des usages numériques. Avec le besoin de renforcer le regard critique de chacun.

Quelle place donnes-tu aux réseaux ?

Pour moi c’est essentiel, l’existence d’un réseau départemental assoit notre place, notre légitimité, renforce une unité et crée des échanges d’expériences. Voir ce qui fait ailleurs permet d’avoir une vision plus globale, de sortir de notre configuration à nous.

Comment souhaites-tu évoluer professionnellement ?

Personnellement j’ai envie de partager mon activité entre un projet agricole et une activité numérique. Je vais faire du « circuit court » en agriculture biologique, et en EPI c’est aussi de la culture en « circuit court » !

Avant de finir, un mot sur un sujet que tu aurais aimé aborder ?

Il y a plein d’autres activités dont j’aimerai parler, autour de l’accompagnement de personnes en situation de handicap, sur ce que nous faisons hors les murs, sur le travail avec les personnes en situation d’exclusion.

Nous avons fait, en partenariat avec l’association d’insertion de Dieulefit, un « rallye photo » avec des personnes en difficulté autour de la découverte des territoires. A la fin de ce projet, ces personnes l’on présenté au public, elles reviennent à l’EPI, ça leur apporte vraiment quelque chose.

En fait je suis aussi très concerné par la précarité de l’existence de notre activité et de celle d’autres associations.

J’aimerai développer plein de projets, comme un projet Open Street Map qui se développe avec plusieurs autres EPI, mais compte tenu du volume d’activités que nous avons déjà, c’est compliqué alors que c’est aussi ces projets qui pourraient nous faire vivre.

C’est donc difficile de jongler avec tout cela, et j’éprouve une vraie difficulté à faire reconnaître la place de notre travail.

J’aimerai promouvoir des valeurs citoyennes à travers le numérique, mais il y a toute une culture à développer, et cela nécessite du temps pour, par exemple, apprendre à travailler de façon coopérative autour d’un projet. Nous mêmes avons besoin de nous former pour faire émerger des idées, sans les imposer !

Posté le 2 juin 2012
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portrait réalisé par Stéphanie Lucien-Brun, La Fabrique à liens

Portraits de la médiation numérique – Mehdi Naïli – Animer un lieu public de rencontres et de liens en zone rurale montagneuse

« Animer un lieu public de rencontres et de liens en zone rural montagneuse »

Mehdi Naïli travaille à l’Espace Public Internet (EPI) – Valdec’Quint, localisé à St Julien en Quint (Drôme). Espace de rencontre situé au cœur d’une commune étendue de 150 habitants, elle-même située dans la vallée de Quint (400 habitants).

Cet espace propose 4 postes informatiques en « libre service » et un ordinateur portable permet de réaliser des opérations plus confidentielles (télédéclarations) dans un espace dédié. Mehdi, animateur, est présent deux jours et demi par semaine.

A l’extérieur, il y a un « petit carré vert » que Mehdi fait fleurir. Il y installe des tables pour que les personnes puissent s’y poser et profiter de l’extérieur – et quand l’EPI est fermé, les gens ont accès au WIFI qui reste connecté, une table et des chaises sont laissées à l’usage de tous.

C’est avant tout un lieu de rencontre. Au moment de l’entretien, des mamans et des enfants sont présents, en train de fabriquer des instruments de musique. Cet espace accueille également un bar associatif, une médiathèque, une ludothèque, des soirées y sont régulièrement organisées,

C’est aussi un lieu d’information, on peut y poser des petites annonces, y trouver des informations sur les démarches administratives, par exemple les déclarations d’impôts. C’est un lieu public ouvert à tous, dans lequel on peut faire des choses très différentes.

Cet espace multi-ressources appartient à la commune mais la gestion de cet espace a été confiée à une association, comme garantie du dynamisme du projet.

Qui sont les personnes qui viennent dans l’espace ?

Ce sont beaucoup de personnes de la commune, puis des personnes de deux des trois autres villages (Saint-Andéol, Vachères-en Quint, et Sainte-Croix), plus on est proches, plus on vient facilement ; les personnes de Sainte-Croix, les plus éloignées, vont plutôt à Die.

Viennent également des habitants de Marginac, village situé de l’autre coté du col, à 6 km, car ils n’ont pas l’ADSL, et ils sont contents de ne pas devoir aller jusqu’à Die.

Nous sommes en milieu rural donc nous accueillons des gens de tous âges : ça va de 2 ans (même si cela n’est pas pas pour de la pratique informatique) à plus de 70 ans.

Quels sont les lieux ouverts à tous, publics ou privés qui existent sur la commune ?

Il n’y a plus aucun commerce fixe dans toute la vallée, plus de café (la licence est à reprendre). Un épicier vient une fois tous les 15 jours, le boulanger deux fois par semaine. La mairie est ouverte et a une permanence une fois par semaine. Et il y a une école avec classe unique active, avec 19 élèves en primaire.

Que viennent faire les gens à l’EPI (qui a donné son nom au Centre multi-ressources..) ?

J’ai senti la façon dont, avec l’ouverture de l’EPI, on retrouvait un lieu où on pouvait venir sans avoir prévu de choses précises et rencontrer d’autres personnes. Ce lieu répond au besoin de se rencontrer. On vient à l’EPI pour boire un verre, lire une BD… faire de l’ordinateur.

Certes, tous les habitants ne sont pas encore venus. Sur les 2 jours ½ par semaine d’ouverture, nous avons environ 90 visites par mois et près de 100 adhérents – qui sont pour plus de la moitié de la commune. Une fréquentation dont nous n’avons pas à rougir je pense !

Qu’est-ce qui se passe dans cet espace ?

Je suis présent deux jours et demi par semaine. J’anime un atelier collectif hebdomadaire (les jeudis), sur un usage précis : cela va de l’utilisation de la visiocommunication à l’usage des mails, en fonction des demandes des gens. Mais comme on n’est pas en ville, c’est difficile de réunir beaucoup de personnes sur un même thème au même moment. En revanche je fais beaucoup d’accompagnement individuel. Les personnes arrivent en disant :« Tiens, j’avais envie de faire ça… tu peux m’aider ? ».

La dernière fois une agricultrice devait commander des bandes pour son semoir qui ne peuvent se trouver qu’en Allemagne. Nous avons fait les recherches ensemble. Elle s’est initié à l’informatique grâce à l’EPI pour répondre à des besoins concrets qu’elle rencontre dans son quotidien.

J’ai l’impression que nous répondons à un besoin clair et que les demandes des personnes sont très diversifiées.

As-tu des particularités en terme de propositions faites ?

Je mets en avant les outils et logiciels libres. Je profite de mon métier pour élargir l’usage de ces logiciels libres – maintenant je partage mon enthousiasme là-dessus.

Souvent des usagers font la bascule quand ils ont des soucis avec leurs ordinateurs, ils se rendent compte des avantages offerts. Pour moi c’est aussi un rôle de prévention à jouer, notamment dans les explications autour des problèmes de protection des données personnelles.

Comment raconterais-tu ton travail à une personne qui n’a jamais rencontré un animateur multimédia/numérique ?

Ce que je mets en avant c’est la façon dont je crée du lien. Je suis un animateur, j’aide les gens à se rencontrer, à échanger et je donne des outils aux personnes pour qu’elles concrétisent leurs envies. Je fais beaucoup de mise en relation.

Pour moi l’informatique, c’est un outil superbe, pour peu qu’on le maîtrise un tout petit peu, qui peut faciliter des projets, des pratiques.

Qu’est-ce qui est important dans l’existence d’une structure comme la tienne ?

C’est un des rares lieux où n’importe qui peut entrer, rencontrer des gens, avoir quelqu’un pour l’écouter. C’est un lieu public, avec une demande forte de relations.

Le besoin initial c’est l’envie de se rencontrer, mais aussi de ne pas se sentir à la marge. Ce qui se passe dans ce lieu valorise les gens. Par exemple, des personnes ont mis en valeur leurs activités en créant leur site internet, d’autres reprennent confiance en leur capacité de « se mettre à la page ».

C’est aussi une ouverture sur le reste du monde, cela permet de décloisonner son lieu de vie. Nous sommes dans une petite vallée isolée, au sein d’un territoire isolé, au pied des montagnes, au fin fond de la Drôme. L’EPI, c’est le moyen de rester connecté avec les autres et, au niveau local, l’occasion d’échanger facilement.

Par exemple pour les démarches administratives, Internet va faciliter la vie, car d’ici, Crest, la plus proche ville de taille moyenne, c’est à 40 km !

Mon contrat se termine à la fin de l’année et les personnes commencent à s’inquiéter sur le devenir de l’espace et de ce qui s’y passe.

Comment es-tu arrivé à ce poste ?

J’ai fait des études de langues étrangères : anglais, allemand, espagnol. Suite à quoi je suis venu dans le Diois pour travailler sur la coordination d’un réseau d’écoles européennes afin de construire un projet pédagogique de rencontres entre classes du primaire. Après j’ai passé une licence de FLE et je suis parti en Géorgie et en Hongrie pendant 2 ans. Je suis revenu à Crest, en m’investissant dans des fermes, dans le milieu associatif local. J’ai entendu parler des animateurs TIC, du développement des EPI et cela m’a intéressé. J’ai alors décidé de candidater et suis arrivé ici à Saint-Julien-en-Quint il y a près de deux ans maintenant.

Avant de commencer, que pensais-tu sur ce métier d’animateur numérique ?

Une des craintes que j’avais, c’était de ne pas être assez technique et en fait en creusant je me suis rendu compte que les compétences sont doubles : animation et technique. Pour moi le point commun, le fil rouge de mon parcours professionnel, c’est l’animation, la transmission de savoirs.

Quelles sont les qualités essentielles à avoir pour bien faire ce métier ?

De la patience, sinon c’est mort ! Et puis être pédagogue, cela veut dire être capable de se mettre « dans la peau » de la personne, de comprendre ses références, ce qu’elle recherche, de mettre en correspondance les outils correspondants et présenter les choses de manière à ce qu’elle puisse se les approprier naturellement.

Comment vois-tu évoluer ce métier ?

Je me rends compte que plus l’informatique est utilisée et plus il y a besoin de médiateurs, c’est à dire besoin de quelqu’un pour aider à faire. Les gens ont l’accès mais il n’ont pas forcément les connaissances qui vont avec. J’ai l’impression que, souvent, leurs pratiques restent limitées à leurs « premières pratiques », un usage « 1er degré » et quand ils ont des blocages techniques, ils ne vont pas être en mesure de faire l’effort de comprendre comment le logiciel fonctionne. Car cela demande du temps, c’est vrai.

L’atout du médiateur c’est qu’il a des connaissances, un savoir-faire et il va permettre à la personne d’acquérir rapidement des connaissances pour son propre usage.

Ce besoin me semble perdurer dans le temps, en même temps que les évolutions technologiques.

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Mehdi s’est tiré le portrait…

Comment s’articule sur le territoire le lien entre le numérique, le développement local ?

L’association qui porte l’espace a une vocation d’animation locale et pour financer l’EPI on organise régulièrement des événements. Par exemple, en mai on fait un spectacle de contes, financé par un Loto, lui-même organisé pour le financement de l’EPI. Tout se tient !

J’ai aussi proposé à l’association un projet de marché festif bio, en lien avec l’association et l’EPI. Cet événement pourrait avoir lieu les étés sur la commune de Sainte-Croix et servir à la fois à mettre en avant les producteurs bio du Diois, à promouvoir les alternatives, à créer de la rencontre, et à proposer une soirée festive.

J’ai utilisé le numérique pour sonder les producteurs, et le Net pourrait avoir toute sa place à nouveau pour la communication de l’événement et la valorisation du travail des producteurs (portail internet, boutique en ligne…).

Comment tu travailles au sein de tes réseaux ?

On a fait une rencontre des EPI du Diois et du Dieulefiltois, tous des espaces ruraux, à une plus petite échelle, qui se situent dans un cadre « commun », nous avions besoin de pouvoir discuter entre personnes confrontées aux mêmes problématiques. On réfléchit à un projet de cartographie sur le territoire, qui reposerait sur Open Street Map.

Comment souhaites-tu évoluer professionnellement ?

Une de mes idées c’est de continuer à réfléchir à l’évolution du projet, dans la perspective dans laquelle l’espace a été construit pendant deux ans. Un travail important a été réalisé pour se faire connaître, pour accompagner des gens au quotidien, des gens très différents. Aujourd’hui des personnes qui ne se rencontreraient pas ailleurs se croisent. J’aimerais contribuer à réorienter les objectifs du projet associatif sur des questions de territoire, d’animation locale, avec une dimension liée à l’agriculture. En fait j’aimerais que le projet soit dans cette articulation entre besoins du territoire et l’outil numérique comme ressource.

Tu aurais une histoire qui résume le sens donné à ton travail ?

Ce n’est pas une histoire mais une expression que j’entends souvent et qui me semble résumer ce qui se passe ici : « Ah ben tiens, faut venir à l’EPI pour se voir ! ».

Avant de finir, un mot sur un sujet que tu aurais aimé aborder ?

Je n’ai pas parlé de mon inquiétude commune à beaucoup d’espaces (notamment de la Drôme) et qui est liée à la pérennisation. Pendant ces deux ans, j’ai fait plein de projections, j’ai mis en place plein de choses, et maintenant plus le temps se réduit avant la fin de mon contrat plus c’est compliqué de croire, imaginer et se projeter. Cela fait partie de la réalité concrète. Je crois que pour avoir des personnes qui se bougent, en lien avec les gens, il y a besoin d’une certaine sécurité. Une sécurité qui permet d’envisager l’avenir à moyen terme.

Posté le 2 juin 2012
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Ouverture du portail NetProjets

pour aloriser et de mutualiser des projets et des expériences avec le numérique à destination du grand public

Nous avons le plaisir de vous annoncer

l’ouverture d’un nouveau site, le portail

NetProjets :

www.netprojets.fr

Mis en oeuvre par le Ministère de la culture,

la Délégation aux usages de l’Internet (DUI)

et le centre de ressources Médias-cité, il a

pour objectif de valoriser et de mutualiser

des projets et des expériences avec

le numérique à destination du grand public.

Il vient compléter le portail NetPublic ouvert

l’an dernier par la DUI.

Il succède à la base de données de projets

culturels mis en oeuvre par le Ministère de

la culture et Médias-cité dans le cadre du

programme Espaces Culture Multimédia :

http://projets-culture.medias-cite.org/

qui sera fermée dans les prochains jours.

Mais il élargit complètement le champ

précédemment couvert par cette base en

intégrant des projets dans tous les domaines :

culture, jeunesse, éducation, social, etc

et il propose de nouvelles modalités de

consultation et de valorisation des projets.

Il convient de préciser que ce portail n’est pas

destiné à valoriser des projets de création artistiques

numériques professionnels ni des ateliers

de simple formation aux outils numériques,

mais bien des projets numériques à destination

du grand public et intégrant sa participation

active.

NetProjets ouvre avec un certain nombre

de fiches projets, en provenance notamment

de la base de données précédente, mais il

est encore en rodage : d’une part le travail

de correction et de validation d’anciennes

et de nouvelles fiches est en cours et d’autre

part certaines améliorations dans l’ergonomie

de consultation du site sont prévues.

De même nous ne lancerons que la semaine

prochaine le système de newsletter, qui, comme

ce fut le cas avec la base de données de

projets culturels, rendra compte automatiquement

sur la liste "culture multimédia" des nouveaux

projets figurant sur le portail.

Cordialement

Jean-Christophe Théobalt

Jean-Christophe Théobalt

Ministère de la culture

et de la communication

Secrétariat général (SG)

Service de la coordination

des politiques culturelles

et de l’innovation (SCPCI)

Département de l’éducation

et du développement artistiques

et culturels (DEDAC)

Posté le 9 février 2011
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Utiliser le Web2.0 après la classe, pourquoi pas. L’ENT ? non merci.

Pendant la session « retour d’expérience » autour du web 2, un auditeur s’étonnait que des enseignants acceptent de communiquer avec leurs élèves en dehors des heures de cours, alors que les enseignants se retranchent derrière leur statut pour ne pas travailler sur les Environnements Numériques de Travail (ENT) en dehors de leurs obligations de services. Il interrogeait donc les orateurs pour savoir s’ils avaient des éléments de réponse, qui clairement ne savaient pas comment répondre.

Il y a pourtant plusieurs éléments qui se renforcent mutuellement, mais dont la synthèse peut avoir un caractère politique difficile à porter pour des membres de l’Éducation Nationale en représentation.

Web 2 Saint Nicolas ou ENT Prère Fouettard

Tout d’abord, il y a l’argumentaire technique classique entre les outils du web2 et les ENT. Cela peut se résumer en listant les degrés d’ouverture des outils du web :

ouverture d’accès : Il est en général plus facile de s’identifier et d’accéder à la page souhaitée sur le web que dans un ENT ;

visibilité des productions : un document élève produit sur le web l’est pour tout le monde, alors que dans un ENT, le seul lecteur sera probablement l’enseignant ;

ouverture sur les activités : en comparaison à la multitude d’outils disponibles sur le web, les quelques activités prédéfinies font bien pauvres. De plus leur organisation est en général figée, ce qui limite les usages possibles dans la classe ;

On peut également noter que l’ergonomie des outils du web souligne la complexité des interfaces des ENT qui rebute bien souvent les enseignants d’abord, les élèves ensuite.

Conséquence de ces limites, l’élève n’ira pas sur l’ENT s’il n’est pas obligé et donc n’y retournera que pour les activités obligatoires. Ce n’est pas dans cet environnement qu’on peut imaginer y créer du lien social.

Par ailleurs, si il y a un intérêt dans les outils du web, c’est bien de se confronter à des usages qui permettront de développer la littératie numérique. Cette exploration de l’éthique et des médias numériques fait sens auprès des élèves, et les renvoie à leur quotidien, ce que ne fera jamais un ENT qui considère au contraire l’espace numérique d’apprentissage comme étant fermé et isolé du reste du monde. Conséquence, après le cours, un élève retournera facilement sur un outil comme Twitter ou même facebook pour échanger avec un enseignant, jamais sur un ENT, qui nécessitera une dizaine de clicks avant de pouvoir poser une question, qui de plus sera posée dans un contexte ressenti comme plus formel.

Avantage donc aux outils du web sur les ENT, en abaissant les barrières de passage à l’acte, en rendant ceux-ci plus faciles et intégrés dans le quotidien.

Derrière cela, il y a je pense des aspects plus humains, ou sociaux, qui sont moins identifiés dans les explications sur les ENT.

Premier élément, cité dans la conférence, les enseignants semblent prêts à communiquer avec leurs élèves en dehors du temps de classe, via les outils sociaux du web. Il me semble qu’un enseignant est souvent prêt à poursuivre la conversation dans un cadre moins formel, qu’il est disponible pour des échanges qu’il trouve intéressant, et qu’il trouve valorisant qu’on lui demande son avis. Il y a un coté plaisir dans les outils sociaux, tant que cela reste dans un cadre informel.

Deuxième élément, les enseignants qui utilisent ces outils, les utilisent souvent au delà de la classe, pour leur formation personnelle. Ils les utilisent pour préparer leurs cours, au travers de recherches d’information et de documentation, ou via des échanges avec d’autres collègues en se constituant leur réseau d’apprentissage personnel (Personal Learning Network ou PLN en anglais). C’est en effet une étape indispensable avant d’aborder ces outils en classe. Conclusion, si ces outils sont utilisés en classe, ils seront utilisé en dehors de la classe par les élèves ET les enseignants.

A contrario, un ENT n’est d’aucune utilité au delà d’une éventuelle organisation d’activités pour le cadre scolaire. Il sera donc aussi vide qu’une salle de classe en dehors des heures de cours.

Un troisième élément, qui est sans doute plus spécifique au primaire et au secondaire (quoique) est l’instrumentalisation de l’ENT. Notre auditeur qui s’étonnait de voir des enseignants communiquer en dehors des heures de classe, racontait que l’Education Nationale se voyait opposer à l’utilisation de l’ENT les statuts de l’enseignant, notamment les limites horaires.

On voit bien au travers d’une telle remarque que l’ENT n’est donc pas vécu comme un outil d’aide au métier de l’enseignement, mais bien comme une contrainte imposée. Il semblerait que c’est même pire que cela :

On oblige les enseignants à saisir leur cahier de textes sous forme numérique. L’argument avancé est qu’ainsi le cahier est accessible aux élèves et au parents, ce qui est effectivement une avancée tout à fait intéressante. On oublie par contre de préciser, que cette saisie se fait au travers d’une interface cauchemardesque dans un certain nombre de cas, et que ce travail se fait forcément à la maison. C’est donc vécu par un bon nombre d’enseignants comme une nouvelle contrainte.

De par l’ambiance paranoïaque à l’Éducation Nationale, certains pensent qu’il y a une volonté de contrôle du travail des enseignants. L’article « Le cahier de textes numérique, c’est Big Brother en classe » vient de le rappeler. Dans un contexte où il y a clairement une volonté de renfort du contrôle administratif, qu’il soit local ou académique, toute obligation nouvelle, assortie d’un outil non adapté, ne peut qu’être mal vécue ;

Il y a une autre difficulté qui est qu’un enseignant fait cette partie de travail chez lui. Il se retrouve donc à effectuer une obligation de service dans son espace privé. Espace privé ou jusqu’à présent il bénéficie de sa liberté pédagogique.

Dit autrement, l’élargissement de l’usage de l’ENT est vue comme une obligation qui empiète sur l’espace de liberté privé, l’usage des outils du web2.0 est ressenti comme une extension de la liberté pédagogique.

La question qui vient généralement est de se demander si les outils du web2.0 ne pourraient pas être intégrés dans les ENT. Reprenons donc :

d’un point de vue ergonomie et facilité des outils, c’est indéniablement une bonne idée ;

si c’est pour limiter à une série d’outils, il risque toujours de manquer le bon. Sauf à proposer des mécanismes d’extension ;

si c’est pour aborder les principes de la littératie ou de l’éthique numérique, l’accès à l’extérieur de l’ENT restera indispensable ;

si c’est pour amener à utiliser ces outils dans un contexte pédagogique, cela sera insuffisant. Il faut en effet en premier lieu convaincre les enseignants de l’intérêt de ces outils, et cela passe par une phase d’appropriation personnelle comme outil d’efficacité et d’échange ; Il faut donc passer d’un ENT à un réseau d’apprentissage.

si c’est pour imposer des pratiques, cela devra passer par une remise à plat des missions de l’enseignant, des lieux et des temps pour l’exercer. Ici aussi le passage aux outils du web2.0 brouille les frontières entre l’espace de la classe et l’espace privé. Mais pour l’enseignant, il impacte également son espace professionnel. L’ignorer empêche d’avancer.

Parmi les obstacles actuels que l’on peut noter, il y a :

le caractère profondément orthogonal entre la verticalité de la hiérarchie de l’Éducation Nationale et l’horizontalité du Web 2 ;

la nécessité de permettre l’appropriation de ces outils par les enseignants eux-mêmes sans volonté directe d’application dans la classe. Malheureusement la formation continue reste mal maitrisée pour les enseignants.

Une volonté de contrôle ou d’approche hiérarchique semble perdue d’avance. La seule solution pour l’Éducation Nationale serait sans doute de faciliter l’éclosion d’un écosystème permettant aux enseignants d’avancer de manière collaborative. Cet écosystème existe, comme on a pu le voir à Brest. Il est pour l’instant au mieux ignoré. Il faudrait au contraire l’encourager.

Au niveau du supérieur, cela passe par une redéfinition des Universités Numériques (UNT), pour passer d’un portail de diffusion de contenus, à des espaces d’échanges et de construction collaborative., et par une appropriation des outils par les enseignants sans forcément la contrainte du face à face avec les étudiants dans un premier temps, mais plutôt lorsqu’ils se sentiront prêt. Et volontaires.

Cet article est le troisième et dernier d’une courte série de réactions suite à la dernière matinée de la conférence Tice 2010 :

Petit bilan TICE 2010 (1/3) ;

Réseau social pédagogique : l’intention pédagogique avant tout ;

et celui que vous venez de lire.

Par ailleurs, cet article ne serait pas complet si je ne citai pas cette traduction du site de Creative Commons : Des Ressources éducatives libres : pour être plus efficace ?

Posté le 20 décembre 2010
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